Badra Gaâloul : « Les renseignements étrangers se baladent en Tunisie comme bon leur semble »

BadraTunis Hebdo | Dans une atmosphère très tendue dans la région nord-africaine, à la veille d’une éventuelle intervention militaire occidentale en Libye, Badra Gaâloul, professeur de sociologie militaire et présidente du Centre international des études stratégiques, sécuritaires et militaires, analyse les enjeux de cette guerre et ses répercussions sur la Tunisie.

Quelles seraient les retombées d’une guerre en Libye sur la Tunisie ?

Les conséquences seront extrêmement lourdes pour la région en général et pour la Tunisie en particulier, vu que cette dernière y est le maillon le plus faible. Parmi les conséquences de cette guerre, il y aura les flux migratoires de centaines de milliers de Libyens que la Tunisie devra accueillir après que l’Algérie et l’Egypte aient décidé de fermer leurs frontières respectives.

Pensez-vous que dans cette conjoncture économique difficile, notre pays a vraiment les moyens d’accueillir et de subvenir aux besoins (alimentaires, sanitaires, etc.) de tous ces réfugiés ?

Il y a un gros risque d’infiltration de terroristes parmi les réfugiés

Cela va nous mener inévitablement à une crise étouffante, surtout que la plupart des réfugiés viendront sans argent, vu que les banques à Tripoli sont fermées depuis deux semaines. L’autre risque est que la colère, qui existe déjà dans le Sud tunisien (à cause du chômage, la pauvreté, etc.), s’amplifie davantage avec l’arrivée de réfugiés libyens.

Sur le plan sécuritaire – et là c’est très grave –, il y a un gros risque d’infiltration de terroristes parmi les réfugiés, via les portails officiels. Une fois parmi nous, ces terroristes entraînés et expérimentés, rejoindront probablement les cellules terroristes déjà implantées en Tunisie pour coopérer ensemble. On peut alors s’attendre au pire.

Faut-il fermer nos frontières pour éviter tous ces risques ?

Non, je suis contre la fermeture de nos frontières. Je suis plutôt pour l’installation des familles libyennes migrantes dans des camps de réfugiés… Je sais que beaucoup de gens vont me critiquer pour cette proposition (au nom de la fraternité tuniso-libyenne), mais ceci est inévitable. Les Libyens sont, certes, nos frères de sang, et on les respecte profondément, mais notre sécurité nationale doit passer avant.

Le ministère de la Défense nationale a annoncé, il y a quelques jours, la fin des travaux du mur de sable qui s’étend sur les frontières tuniso-libyennes. Pensez-vous qu’un tel mur pourrait protéger, un tant soit peu, la Tunisie ?

Oui, mais en partie. Ce mur peut jouer, en effet, un rôle important dans la lutte contre la contrebande et l’introduction des armes en Tunisie. Mais, il ne pourra, sans doute, pas mettre un terme à une éventuelle infiltration de terroristes dans notre pays.

Les terroristes sont en train d’entrer
à travers les portails officiels

Car il faut savoir que les terroristes sont en train d’entrer dans le territoire tunisien à travers les portails officiels, c’est-à-dire à travers les points de passage de Ras Jedir et de Dehiba. Eh oui, c’est navrant mais c’est la réalité.

Badra

Moi-même, je suis choquée et blessée d’entendre des Libyens me dire qu’ils ont traversé nos frontières, sans qu’ils ne soient fouillés, tout simplement parce qu’ils ont donné 50 ou 100 dinars aux agents chargés du contrôle des frontières. C’est vraiment scandaleux ! Ces agents-là doivent être surveillés et contrôlés d’une façon plus stricte, car c’est la sécurité de tout un pays qui est en jeu, là.

Cette guerre en Libye aura, certes, des répercussions négatives sur la Tunisie. Mais, ne voyez-vous pas qu’elle est, en même temps nécessaire, vu qu’elle aspire à débarrasser la région de Daech ?

Les Etats-Unis ne sont pas sérieux dans leur soi-disant lutte contre Daech, sinon comment expliquer leur laissez-faire face l’arrivée de milliers de «Daechiens» depuis la Turquie vers la Libye, à travers des avions et des navires ?

Où étaient les Etats-Unis lorsque quatre des adjoints d’Abou Bakr al-Baghdadi ont rejoint la Libye en décembre dernier ? Où étaient les Etats-Unis lorsqu’Al-Baghdadi, lui-même, s’est entretenu à Syrte (Libye) avec de grandes compagnies pétrolières françaises et anglaises, avant son retour en Turquie ? (Ces informations ont été diffusées par des services de renseignement internationaux, notamment russes).

Pourquoi les Etats-Unis annoncent-ils
depuis plusieurs mois
qu’ils vont débarquer en Libye ?

Mieux encore, pourquoi les Etats-Unis annoncent-ils depuis plusieurs mois qu’ils vont débarquer en Libye pour combattre Daech ? C’est comme si il y avait un voleur chez moi et que je lui téléphonais depuis mon bureau au travail pour lui annoncer mon arrivée dans deux ou trois heures ! C’est insensé !

Sinon, il faut savoir aussi que durant ces derniers jours, 3500 «Daechiens» sont entrés en Libye, dont 1500 se sont déplacés vers Tripoli pour semer le chaos durant les prochains jours… n’attendant l’intervention qui se fera, fort probablement, à la mi-mars. Une intervention dans laquelle la Tunisie sera (directement ou indirectement) impliquée.

Comment ça ?

Quand les Etats-Unis nous disent qu’ils partent en Libye non seulement pour combattre Daech, mais aussi pour combattre Al-Qaïda et ses alliés dont Ansar al-Charia, la Tunisie ne peut que se sentir concernée, vu que le chef de cette organisation terroriste n’est autre qu »Abou Iyadh.

Ceci est, d’ailleurs, l’un des arguments qui sera avancé pour utiliser nos sols et nos airs durant l’intervention contre la Libye (pour nous protéger d’Ansar al-Charia, soi-disant).

L’extension militaire de l’aéroport de Gafsa,
permettant l’atterrissage des B52
s’inscrit dans le cadre d’une intervention en Libye

D’ailleurs, cette intervention en Libye a été préparée depuis plusieurs mois. En effet, l’extension militaire de l’aéroport de Gafsa, permettant l’atterrissage des B52 (un bombardier stratégique subsonique qui peut transporter jusqu’à 31.500 kg de bombes) s’inscrit dans ce cadre.

Idem pour le statut d’allié majeur non-membre de l’OTAN octroyé à la Tunisie et le mémorandum d’entente pour la coopération à long terme entre la Tunisie et les Etats-Unis, signé par John Kerry et Mohsen Marzouk.

Ces conventions nous condamneront à coopérer avec la Coalition internationale qui interviendra en Libye. On n’a plus le choix. C’est un nouvel AFRICOM (commandement unifié pour l’Afrique créé par le Département de la Défense des États-Unis pour coordonner toutes les activités militaires et sécuritaires des États-Unis sur ce continent).

L’intervention en Libye vise aussi à déstabiliser l’Algérie

Sinon, le but réel derrière cette intervention en Libye est ? non pas d’éradiquer Daech, mais de détruire le pays pour partager ensuite les contrats de la reconstruction. L’intervention vise aussi à déstabiliser l’Algérie pour s’implanter tranquillement en Afrique du Nord et partir par la suite à la conquête de l’Afrique dont les richesses suscitent beaucoup de convoitises.

Y a-t-il un moyen pour la Tunisie de limiter les dégâts ?

La Tunisie a plusieurs cartes à jouer. La première est celle de la coalition régionale. On est condamné à se placer dans une coalition régionale ; une coalition unie et homogène qui doit coopérer essentiellement en matière de services de renseignements.

On peut refuser à la Coalition d’utiliser nos airs et nos sols,
s’ils ne nous offrent pas les moyens financiers
pour accueillir les centaines de milliers réfugiés libyens

La Tunisie peut jouer également la carte de «l’emplacement stratégique» : aujourd’hui, on est sûrs que les États-Unis ne vont pas utiliser leur cinquième et leur sixième flotte dans cette guerre. Le déplacement de ces flottes leur coûteront énormément cher, surtout en ces moments de crise. Ils devront inévitablement passer par la Tunisie.

Donc, c’est une occasion pour nous d’imposer nos conditions. En effet, on peut refuser à la Coalition d’utiliser nos airs et nos sols, s’ils ne nous offrent pas les moyens financiers et logistiques nécessaires pour accueillir les centaines de milliers réfugiés libyens (installation et financement des camps de réfugiés, etc.).

Il y a aussi la carte du «modèle tunisien», dont l’Occident se dit fier. Si ce «modèle» lui plait vraiment, il faut qu’il le soutienne et le protège des risques de la guerre en Libye, n’est-ce pas ?

Mais pour cela, il faudra des politiciens audacieux et infaillibles qui maîtrisent l’art de la négociation et qui osent taper du poing sur la table… Mais, ceci est une race qui est en voie d’extinction, malheureusement.

Dans l’une de vos dernières sorties médiatiques, vous avez prévenue d’attentats terroristes proches en Tunisie. Confirmez-vous cela ?

Oui, et il y a plusieurs indices qui le prouvent. Le premier c’est l’accumulation des armes dans plusieurs dépôts en Tunisie. Le deuxième ce sont les communiqués des services de renseignements américains qui annoncent des menaces terroristes réelles.

Les services de renseignements étrangers
sont en train de se balader sur nos sols
comme bon leur semble

Le troisième ce sont les communiqués des groupes terroristes, eux-mêmes, qui menacent de faire des attentats chez nous. Le quatrième c’est la saisie, récemment, d’un conteneur rempli d’armes dans le gouvernorat de Nabeul et l’interception de 1500 kg d’explosifs à l’aéroport Tunis-Carthage. Et j’en passe.

Le plus grand problème dans cette atmosphère tendue et explosive est que nous n’avons ni un service de renseignent solide (l’appareil de sûreté de l’Etat a été dissout en 2011), ni une politique étrangère entreprenante. Les services de renseignements étrangers (américains, israéliens, algériens, etc.) sont en train de se balader sur nos sols comme bon leur semble, et nous restons les bras croisés. C’est désolant !

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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