5 ans après, on n’en sait vraiment pas plus sur ce qui s’est passé la nuit du 14 Janvier

M. Ghannouchi - F. Mebazaa

Que s’est-il réellement passé la fameuse nuit du 14 janvier ? Cinq ans après les faits, on est toujours dans l’incapacité de savoir ce qui s’est vraiment passé cette nuit-là tant les versions se sont multipliées et ne sont pas toujours concordantes.

Toute la vérité ne saurait être connue tant que des acteurs directs du 14 janvier ne souhaitent pas encore livrer leurs témoignages à l’image de Ridha Grira, l’ex-ministre de la Défense.

Le rôle de Seriati
Ali Sériati
Ali Seriati

Commençons par la fin. Pourquoi Ben Ali a-t-il quitté la Tunisie ? Comptait-il revenir ? Avait-il peur d’être assassiné ? Il y a quelques semaines sur le plateau de Samir El Wafi, le fils d’Ali Seriati, a rappelé que c’est bien l’ex-directeur de la sûreté présidentielle qui a « poussé » Ben Ali a embarquer avec sa famille en direction de l’Arabie Saoudite en insistant sur le fait qu’il ne pouvait plus assurer sa sécurité dans l’état actuel des choses.

Samir Seriati raconte aussi une autre anecdote dans laquelle son père aurait confié au directeur de protocole à l’aéroport militaire, Mohsen Rhim que Ben Ali ne reviendrait plus. Comment Ali Seriati a-t-il pu prédire que Ben Ali partirait pour jamais alors que l’ex-président devait partir, le temps que sa sécurité puisse de nouveau être assurée ? Là aussi, difficile d’avoir une réponse de la part d’Ali Seriati…

En novembre dernier, c’est un autre acteur-clé du 14 janvier 2011 qui a lancé un pavé dans la mare. Il s’agit de Rachid Ammar, ancien chef des armées. Sur la chaine El Hiwar Ettounsi et intervenant au téléphone, Rachid Ammar a déclaré qu’on lui avait proposé de prendre les rênes du pays la nuit du 14 janvier. Qui lui a proposé ça ? Aucune idée !

Rachid Ammar épaissit le mystère

Deux des présents à la réunion de crise au ministère de l’Intérieur, cette nuit du 14, Ahmed Friaa et Mohamed Ghannouchi ont démenti les propos de Rachid Ammar en affirmant que jamais le pouvoir n’avait été proposé à l’institution militaire.

Rachid Ammar
Rachid Ammar

De plus, à l’heure où Rachid Ammar prétend qu’on lui avait proposé la présidence, la Tunisie avait déjà un président avec l’application de l’article 56 et la nomination de Mohamed Ghannouchi. Qui lui aurait donc proposé de remplacer un président déjà en place, sur le plan constitutionnel ?

Cette déclaration surprenante de Rachid Ammar vient en réponse aux accusations de l’avocat Imed Ben Halima. Ce dernier avait parlé de snipers que des citoyens auraient livré à l’armée et dont on n’aurait plus entendu parler. Ce à quoi Rachid Ammar a répondu que l’avocat ne faisait que dévaloriser et criminaliser l’armée nationale.

Et pourtant, la question reste bien là : qui sont ces snipers qui se sont volatilisés quelques jours après le 14 janvier ? Le flou artistique qui règne sur cette nuit du 14 risque de se poursuivre de longues années encore…

Les détails d’un complot, selon l’ex-ministre de la Défense

L’ex-ministre de la Défense nationale, Ridha Grira, donnera, lui aussi, en mars 2011, sa version des faits.

Après ce discours du 13 janvier 2011, un des officiers militaires informe Ridha Grira que plusieurs agents de la police et de la Garde nationale se sont rendus aux casernes militaires pour y rendre leurs armes.

Ce soir là, Seriati appelle Grira pour insister sur le fait que les forces de l’armée devraient intervenir d’une manière plus forte, sinon il n’y aura plus de président à Carthage. Ce dont Grira n’a jamais saisi le sens.

Le lendemain matin, Grira informe Ben Ali de ce qui s’est passé la veille et ce dernier le rassure en lui disant que les policiers ont juste peur que les manifestants ne leurs confisquent leurs armes, ce qui aurait une portée nettement plus grave.

Un hélicoptère piloté par des hommes cagoulés
Ridha Grira - photo (AP)
Ridha Grira

Avant d’en informer le président, Grira a appelé Ghannouchi tout d’abord pour lui transmettre ses inquiétudes quant à ce dépôt d’armes des policiers. Ghannouchi avait alors conseillé Grira d’appeler Friâa, lequel s’est montré tout aussi stupéfait.

Vers midi, toujours le 14 janvier, Ben Ali appelle de nouveau Grira pour lui faire part de ses inquiétudes concernant un éventuel hélicoptère piloté par des hommes cagoulés qui allait survoler le palais de Carthage afin d’y éliminer tout ceux qui s’y trouvent.

Une information démentie par l’ex-ministre de la Défense, rappelant à Ben Ali qu’il était le seul à pouvoir autoriser (par écrit) le décollage des hélicoptères militaires. Ben Ali s’étonne alors et fait comprendre à Grira que c’est Seriati qui l’a informé de la venue prochaine de cet hélico.

Grira reçoit un appel d’un numéro inconnu

Plus aucune nouvelle de Ben Ali n’arrivera aux oreilles de Grira entre midi et 17h30. Ce dernier déclare quand même que beaucoup d’événements se seraient passés au palais de Carthage entretemps. Des événements dont il n’a jamais eu connaissance néanmoins.

A 17h30, le commandement des armées de l’Air appelle Grira pour l’informer que Ben Ali venait de quitter le pays à bord de l’avion présidentiel. Le décollage a eu lieu de l’aéroport militaire de l’Aouina. Dix minutes après, Grira reçoit un appel d’un numéro inconnu. C’est Ben Ali à l’autre bout du fil.

Un Ben Ali à la voix lourde et qui bégaye

Un Ben Ali à la voix lourde et qui bégaye, comme si l’ex-président était ivre ou drogué, selon les propos de Grira. Il lui lance juste cette phrase «C’est le président, je suis dans l’avion !». La communication s’interrompt…

Ben-Ali3Directement après avoir eu connaissance du départ de Ben Ali, Grira est informé par un officier à l’aéroport Tunis-Carthage de la présence d’Ali Seriati en compagnie du directeur des protocoles. L’ex-ministre de la Défense ordonne l’arrestation de Seriati.

Ridha Grira déclare avoir ordonné cette arrestation pour le bien du pays et préserver sa sécurité. Surtout quand on sait que Seriati était à la fois le chef de la Garde présidentielle, et chapeautait les services de police, et aussi celui qui, coordonnait avec l’armée pour la sécurité de la présidence. Doté de tels pouvoirs, il était donc le mieux placé pour tenter de s’emparer du pouvoir en semant la terreur dans le pays.

Grira prêt à « passer à l’action »

Grira a aussi évoqué le discours de Ghannouchi, le soir du 14 janvier, et la convocation de ce dernier avec Mbazaa et Kallel. Il a aussi rapporté les propos de Ghannouchi sur l’accueil, irrespectueux pour ne pas dire autre chose, des membres de la garde présidentielle.

D’ailleurs, toujours à propos de ce fameux discours, quand Grira a appelé l’ex-Premier ministre pour lui faire part du départ de Ben Ali, il l’a trouvé devant le palais présidentiel, répondant à une convocation d’un haut gradé de la Garde présidentielle.

Grira avoue alors avoir eu vraiment peur pour la vie de Ghannouchi et n’a cessé de l’appeler sur son portable pour vérifier s’il allait bien. Au cas où, Grira a déclaré qu’il s’était tenu prêt à « passer à l’action ».

N.J.

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