Tunisie : La culture chassée de l’école

Portrait de Voltaire (Francois Marie Arouet dit, 1694-1778) tenant l'annee litteraire. Peinture de Jacques-Augustin-Catherine Pajou (1766-1828), 18eme siecle. Paris, Comedie Francaise
Portrait de Voltaire

«Voltaire ? Connais pas !». Cette réponse vous sera donnée par des centaines de milliers des jeunes d’aujourd’hui, je le parie. Idem pour Rousseau, Molière et d’autres grands noms de la littérature française. Idem pour plusieurs écrivains, poètes et penseurs arabes, anciens ou contemporains.

Et si on parlait cinéma ? Et si on parlait théâtre ? Quelle seraient les références de la plus grande partie de notre jeunesse, sinon ces navets navrants du cinéma et du théâtre égyptiens ou les films américains à répétition (de Rambo 1 à Rocky je ne sais combien) ?

Pour les arts figuratifs, pas besoin de poser même la question. Et pour la musique, vous connaissez les réponses d’avance : la jeunesse n’a que faire de vos «classiques», quel que soit le sens que vous donnez à ce terme.

Une enquête s’impose

Oui, les temps ont changé. Oui, la jeunesse a changé. Quoi de plus normal ! Mais de quelle culture se nourrit, aujourd’hui, la jeunesse ? Nul ne le sait d’une manière scientifique, et notre ami Hassen Zargouni devrait penser à une enquête nationale sérieuse sur les acquis, les attitudes et les comportements de la jeunesse tunisienne en matière de culture.

En attendant de voir ce vœu exaucé, la seule hypothèse que je peux émettre est celle du « désert culturel » généralisé, qui n’excepte pas, bien sûr, quelques fraîches oasis, ici et là.

Certes, nos politiques culturelles (si jamais nous en avons) y sont pour beaucoup, mais l’école y a largement contribué, en élaguant de ses programmes cette touche éminemment culturelle qui caractérise, à titre d’exemple, l’enseignement de la littérature, aussi bien arabe que française, dans nos lycées des années soixante et soixante-dix.

L’élève, qui parvenait alors au bac, aura pendant sa scolarité, parcouru la littérature arabe, de la «jahiliya» à nos jours, et la littérature française, du moyen-âge au vingtième siècle.

Même celui qui n’obtenait pas son bac aura eu quand même l’occasion de rencontrer les grands noms de la littérature arabe et de la littérature française. Et quelle culture générale aura-t-il acquis entretemps !

Où est le problème ?

Mais les «réformes» successives qui ont suivi, et mis à terre celle de Messaâdi (1958), ont fini par effacer cette approche chronologique, et par auteurs, de l’enseignement des lettres pour la remplacer par d’autres approches, et notamment l’approche thématique, où les auteurs apparaissent au hasard des thèmes.

Et c’est normal donc que l’on aboutisse au «Voltaire ? Connais pas ! », puisqu’on n’a fait avec ce monsieur qu’une rencontre fugitive ou… pas de rencontre du tout !

Mais j’entends déjà parmi les jeunes et les moins jeunes : «Voltaire, connais pas, et alors ? Où est le problème ? » Oui, c’est vrai, personne ne s’est trouvé mort, parce qu’il n’a pas lu Voltaire ou Al Maâri.

Oui, c’est vrai qu’il y a aujourd’hui une autre culture ambiante où la jeunesse puise son expression. Mais avez-vous pensé à tout ce vide culturel et intellectuel laissé dans les esprits des jeunes, depuis que l’école a abandonné son rôle de «passeur culturel», notamment en matière de littérature et de pensée ? Et savez-vous qui a comblé ce vide ?

La réponse vous sera donnée par ces «bombes humaines» qui ont trouvé auprès des extrémistes religieux les réponses (fallacieuses évidemment) à leur besoin d’idéal, de révolte et d’absolu. Un besoin qui, à notre époque, était assouvi, en partie, par le contact avec les Voltaire, Rousseau, Marx et autres Moutanabbi, Abou-l-Ala et Ibn Rochd…

Réhabiliter la littérature

Il est donc grand temps pour réhabiliter l’enseignement de la littérature dans nos lycées. Mais comment ? That is the question ! Et c’est aux pédagogues d’y répondre, en trouvant des méthodes, des moyens et des approches qui puissent attirer les jeunes et vaincre leurs réticences vis-à-vis de la littérature, de la philosophie et tout ce qui a trait à la pensée et à la réflexion profondes.

L’œuvre n’est pas facile à engager et à entretenir. Mais il vaut mieux s’essayer aux voies de la difficulté que laisser la porte ouverte aux «semeurs de la mort» !

Adel Lahmar

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