Comprendre les résultats des élections en Tunisie : Le triomphe des trois populismes nostalgiques, identitaires et mercantiles

 politologue à l’Ifpo (Institut français du Proche-Orient)
V. Geisser. Politologue à l’Ifpo (Institut français du Proche-Orient)

Tribune | Vincent Geisser 

Le scénario tant redouté semble désormais se confirmer : la bipolarisation mortifère qui avait caractérisé les « années de plomb » sous la dictature est en train de refaire surface, laissant penser que la Tunisie serait irrémédiablement coupée en deux : d’un côté sécularistes, de l’autre islamistes.

Les médias français, toujours prêts à céder aux clichés faciles et aux simplifications, parlent d’ailleurs de « légère avance du camp laïque sur le camp islamiste » (sic). Il s’agit bien sûr d’une vision totalement déformée des réalités sociétales tunisiennes mais qui, malheureusement domine le champ politique et électoral. Car, à y regarder de plus près, quel que soit l’ordre d’arrivée final, ces élections législatives tunisiennes, consacrent le triomphe de TROIS POPULISMES (et des méthodes clientélistes qui vont avec) et la marginalisation des forces issues de la résistance démocratique (opposition comme majorité) : le CPR, Ettakatol, El Joumhouri et le Front populaire sont laminés dans les urnes, malgré leur prestige historique tiré de leur lutte contre l’autoritarisme et la dérive mafieuse du benalisme.

Quels sont ces trois populismes ?

En premier lieu, le populisme des nostalgiques de l’ordre ancien, dépouillé cependant de la figure devenue gênante du dictateur : du « BENALISME SANS BEN ALI » en quelque sorte ou plutôt du « benalisme à visage humain ». Cette version du populisme est représentée par le parti Nidaa Tounes qui a joué à fond sur la « politique de la peur » et la déception des Tunisiens, sur la thématique « c’était mieux avant ! ».

Certes, Nidaa Tounes n’est pas une simple résurrection du RCD mais il en incorpore de nombreux éléments et surtout reprend des méthodes identiques au parti de Ben Ali : l’hégémonie électorale et le mépris des démocrates indépendants, sommés de choisir entre la peste et le choléra. Il faut reconnaître que Nidaa Tounes a su habilement instrumentaliser les angoisses des Tunisiens et développer ses soutiens internationaux, notamment les monarchies du Golfe (en premier lieu les Emirats arabes unis) et l’Egypte de Sissi qui lui ont apporté un appui financier, matériel et logistique décisif pour la victoire.

En second lieu, le populisme identitaire du parti Ennahdha qui joue sur une politique de la morale et des valeurs. En somme, Ennahdha, en dépit de son recul électoral, conserve un fort capital politique en Tunisie, car il apparaît comme le « parti de l’ordre moral », dépositaire des valeurs ancestrales du peuple. Contrairement à une idée reçue, Ennahdha n’a rien d’un parti radical et extrémiste : c’est un parti populiste qui instrumentalise à fond l’idée que les Tunisiens devraient se réconcilier avec leur « identité originelle », tout en s’adaptant à la modernité politique et économique : le pluralisme pour le système politique, le néo-libéralisme pour le système économique.

En troisième lieu, un populisme clientélisme dans le premier sens du terme qui transforme les électeurs en clients et les citoyens en consommateurs. Ce populisme libéral est incarné aujourd’hui par l’Union patriotique libre (UPL) de l’homme d’affaires Slim Riahi, qui n’a aucun scrupule à transformer le champ politique en véritable « marché » sur lequel le leader « politico-économique » vient proposer des produits aux « clients électeurs ». C’est un populisme qui s’inscrit dans la veine des businessmen américains qui utilisent leur fortune personnelle pour acheter des voix, mêlant allègrement politique et affairisme. Le parti de Slim Riahi est de cela.

Face au rouleau compresseur de ces trois populismes, il ne reste que peu de place pour les autres forces sociales et politiques qui font figure « d’amateurs » dans la démagogie électorale.

« La PEUR, l’IDENTITÉ et l’ARGENT », voilà la recette miracle pour gagner les élections ou remporter des circonscriptions dans la Tunisie de 2014. En ces temps de doutes, de désillusions et d’angoisses face à l’avenir, les citoyens tunisiens sont tentés de s’abstenir ou de se tourner vers des « magiciens électoraux » leur promettant monts et merveilles : la sécurité, le salut divin et la fortune, oubliant dans le même élan les partis programmatiques.

Mais le peuple tunisien est loin d’être amnésique : la magie ne marche qu’un instant et nul doute qu’il se souviendra très prochainement des artisans de la démocratie qui se sont battus pour sa dignité et sa liberté.

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