« On ne fait pas du neuf avec du vieux » – par Selma Mabrouk

TRIBUNE – L’assemblée nationale a adopté aujourd’hui une convention entre la République Tunisienne et la République Populaire de Chine qui concerne le secteur médical. Cette convention n’a paradoxalement pas attiré l’attention de la télévision nationale Watanya 1, alors qu’elle est présentée comme une solution miracle à la désertification médicale dans « les régions », sujet brûlant ayant fait la « une » des médias ces dernières semaines…

Depuis 1973, la Tunisie a renouvelé périodiquement un accord avec la Chine consistant en l’envoi de médecins chinois dans les provinces. Dans les années 70, cette convention se justifiait, la première faculté de médecine venant d’ouvrir ses portes et l’effectif médical tunisien étant largement en deçà des besoins. Depuis, les choses ont considérablement changé. Nous avons actuellement 4 facultés de médecine et nous comptons environ 7400 médecins généralistes et 6500 médecins spécialistes (2011).

Les inégalités régionales en matière de droit à la santé sont restées malheureusement patentes: le ratio médecin généraliste/habitants varie de 1/630 à plus de 1/2800 à Kasserine ; le ratio médecin spécialiste/habitants varie, quant à lui, de 1/478 habitants à Tunis à 1/10.000 à Kasserine et Sidi Bouzid et 1/12.000 à Médenine. Certains hôpitaux régionaux manquent même encore de spécialités vitales (gynécologie obstétrique, anesthésie-réanimateur).

Mais le renouvellement aujourd’hui de l’envoi de médecin chinois répond-t-il efficacement à ce déséquilibre ?
En y regardant de plus près, cette « solution » apparaît en fait un véritable « cache-misère » et qui, qui plus est, pèse sur les deniers publics…

En effet, la convention sus-citée concerne l’envoi de 180 médecins, pour un « échange de savoir et d’expérience » : des « professeurs de médecine », des « médecins chefs » et des « médecins de soins » de différentes spécialités selon une traduction littérale du texte. Aucun critère d’équivalence avec les diplômes usités en Tunisie n’est spécifié dans la loi, contrastant avec le pourvoi d’une prime équivalente à celle de leurs collègues tunisiens de « même grade ».

En plus de cette prime, nos recrues pourront bénéficier d’un logement meublé, de moyens de transport (voiture à disposition), de soins gratuits dans les services publics et même d’une allocation de transport international (3000 dinars) pour rentrer au pays une fois par an !

La chine, elle, se chargera uniquement de pourvoir les médicaments, aiguilles et autres instruments nécessaires à l’acupuncture. Il est à noter que la loi omet de préciser un quelconque quota pour ceux parmi les 180 spécialistes qui se chargeraient d’enseigner et de pratiquer cet art, mais elle alloue par contre une exonération d’impôt pour l’importation du matériel requis.

Une question simple s’impose : Des avantages identiques ont-t-ils été jamais proposés à nos médecins spécialistes pour les encourager à « migrer » vers les régions ? Il est bien évident que beaucoup de jeunes spécialistes auraient sauté sur de telles opportunités si cela avait été le cas…

Le paradoxe du renouvellement d’une telle convention est d’autant plus stupéfiant quand on sait d’une part, qu’une concertation nationale sur l’état des lieux et les besoins du secteur sanitaire, ayant débuté il y a un an environ, est sur le point d’aboutir et que, d’autre part, des prémices de solutions immédiates à la pénurie de soins spécialisés sont à l’étude avec le nouveau gouvernement (elles devraient rentrer en application dans les prochains mois selon le ministre de la santé actuel)…

Il aurait pourtant suffit d’écouter nos citoyens « des régions » pour savoir qu’ils ne veulent plus faire les frais de l’envoi de médecins dont l’efficacité laisse souvent à désirer, par incompétence et/ou par défaut de communication, le handicap de la langue bloquant tout échange entre le patient et son thérapeute…

Selma Mabrouk

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