Le billet de Hatem Bourial – Je rêve de brûler le drapeau du Qatar

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Peut-on impunément bruler des drapeaux?

Tout le monde semble pris par la frénésie de brûler des drapeaux. Vais-je, moi aussi, finir par succomber à cette mode barbare et me mettre à incinérer des pavillons sur la place publique, avec force hurlements, gesticulations et imprécations ?
Je ne m y attendais pas mais un ami doué de toute sa raison vient de formuler le vœu de brûler le drapeau qatari et m’en fait part. Cela m’a surpris de sa part car je le savais moins brutal. Mais que voulez vous, les temps sont durs et les gens les plus calmes sont à bout de nerfs.

C’est vrai, moi aussi, par temps de spleen, je pourrais rêver de brûler des drapeaux : celui par exemple du Qatar pourrait effectivement former une échappatoire à mes frustrations et ressentiments…
Mais jamais, au grand jamais, je ne commettrais pareil geste qui insulte le symbole national d’un pays étranger, un pays ami de surcroît même si son attitude à notre égard ne fait pas l’unanimité.

Quelque soit le contentieux qui peut m’opposer à ce minuscule Etat du Golfe, je ne vois pas ce qui pourrait me pousser à brûler sa bannière, son étendard qui se doit d’être sacré pour son peuple.
De plus, pareil geste serait marqué du sceau de l’absurdité la plus vive et de la bêtise la plus désespérante.
Non, je ne me vois absolument pas éructant, hurlant et fulminant devant une ambassade étrangère tout en brûlant le pavillon d’une nation. Ce genre d’acte me semble aussi relever d’une sorte de «pensée» magique qui m’est totalement étrangère.

Qu’est-ce qui peut pousser une personne à se livrer à pareille profanation ? Pourquoi brûle-t-on des drapeaux ? Et, pourquoi aussi les télévisions sont-elles friandes de pareils autodafés qu’elles banalisent en les diffusant tout en ne les condamnant jamais. Pourtant, nous sommes en l’espèce, devant un cas d’école où l’intolérable le dispute à l’apologie du crime et l’incitation à la haine.

Salafiste échangeant drapeau tunisien contre létendard salafiste (photo - nawaat)
Le drapeau tunisien aussi n’a pas été épargné

 

Au fond de moi-même d’ailleurs, je ne rêve nullement de brûler des drapeaux, martyriser des photos à coups de babouches ou encore m’en prendre à des symboles qui ne m’appartiennent pas et ont une signification affective pour ceux dont ils soulignent l’appartenance morale.
Des fois, je me demande ce que je ressentirais si l’on brûlait devant moi un drapeau tunisien. Sans nul doute, cela me révolterait, m’ulcérerait et me révulserait à la fois.

Les fanatiques islamistes ont souvent profané le drapeau tunisien depuis qu’ils ont instauré leur terreur. Mais à chaque fois, tout le pays – sauf leurs complices – a réagi d’une seule voix. Dans le même esprit, que peut ressentir un Français ou un Américain lorsqu’on brûle le drapeau de son pays.

Même lorsqu’on ne veut pas marcher au pas, le drapeau reste un symbole sacré. C’est pour cela que les cercueils des martyrs sont recouverts d’un drapeau. C’est pour cela aussi qu’on salue le drapeau. Parfois, la fidélité aux couleurs du pays va plus loin. Ainsi l’exemple de ce Maltais d’origine, né en Tunisie comme ses ancêtres et qui émigra en Australie. Il avait gardé jusqu’à sa mort un drapeau tunisien et demandé qu’on en recouvre son cercueil lors de ses funérailles. L’histoire est parfaitement authentique.

Pourquoi alors irais-je insulter la dignité des qataris en brûlant leur drapeau ? Non pas qu’ils ne m’aient rien fait d’ailleurs. Mais pareille pyromanie est aussi ridicule que certaines lois du talion. Et elle ne mène à rien sinon à nourrir des instincts barbares qui dorment et donner du grain à moudre à la haine.

J’en veux au Qatar, comme beaucoup de compatriotes, mais au lieu de brûler le drapeau de cet émirat et prendre une posture aberrante et vindicative, je vais exprimer mon reproche en deux mots. De toute façon, je ne suis ni une foule en colère ni un inquisiteur friand d’incendies rituels ni un suppôt de Satan et des enfers ni même un quelconque bilieux.

Et puis, je me vois mal me rendant au souk de la rue du Pacha pour y commander une bannière qatari pour le simple plaisir de la brûler en public devant l’ambassade de ce pays. Il faut bien reconnaitre toutefois que certains partis gaspillent l’argent des militants en achetant des stocks entiers de drapeaux à brûler. Enfin, si les militants le veulent bien… Tout cela relève de la psychanalyse ou tout simplement de l’asile.

Qatar prétendrait donc mettre son protectorat sur la Tunisie. Grand bien lui en fera car les Tunisiens sont des gens impossibles qui se feront un devoir de dépouiller les riches émirs puis aller voir ailleurs. Qatar expérimenterait en Tunisie une colonisation soft avec des moyens modernes qui ne nécessitent ni peuplement ni invasion guerrière. Rien que du virtuel et aussi du sonnant et trébuchant !

Avec une télévision qui biaise le réel et soutient mordicus les agents du petit émirat contre leurs peuples tout en leur donnant une auréole de saints, les frères du Qatar ont partiellement réussi leur coup.
Avec des fonds en pétrodollars à gogo, ils peuvent aussi arroser large et ne se privent pas de le faire. En plus, ils ont bel et bien une cause : répandre la version wahabite de l’Islam grâce à des nomenklaturas locales qui roulent pour eux.

J’ai d’autres griefs encore mais à quoi bon exhaler ces rancœurs. Et puis tout cela ne me poussera jamais à des profanations de drapeaux. Quant à ceux qui le font avec rage et les yeux brillant de haine dans le reflet des flammes, libre à eux d’être passibles des tribunaux et d’être la honte de leur pays. Même si comme beaucoup de criminels, ils auront les honneurs de la télé. Pas Al Jazeera en tous cas si d’aventure, ils incendieraient un drapeau du Qatar. Sur cette chaine tendancieuse, on ne brûle que les pavillons américains, israéliens et désormais français. Car Al Jazeera fait dans les indignations sélectives et cultive un racisme aussi primaire qu’abject.

Piétinement de drapeaux en 2011 à l’entrée d’un meeting politique.

 

Enfin, ne nous échauffons pas l’esprit avec ces Tartuffes de la liberté d’informer.
A propos de drapeaux brûlés, laissez-moi terminer en vous racontant l’histoire du «Dégageur» dégagé. Un quidam s’est récemment illustré devant l’ambassade française à Tunis en brûlant avec ses petits camarades barbus un drapeau bleu blanc rouge. Quelques semaines plus tard, il s’est présenté à la même ambassade pour un visa. Dommage pour lui, il avait été filmé et fiché alors qu’il se livrait à son autodafé. Il ne fut pas arrêté mais pour le visa, il en fut pour ses frais. L’ambassade a même poussé le cynisme en encaissant des frais de dossier. Le pauvre! Tel est grillé celui qui croyait brûler. Cette histoire, n’en croyez pas un mot. C’est une légende urbaine et je viens de l’inventer.

Non, pas question de brûler des drapeaux. Ni celui du Qatar ni celui d’une autre nation et si je rêve à quelque chose, c’est plutôt à un sursaut des patriotes tunisiens pour lever cette imposture qui fait qu’un petit et riche émirat prétend régenter un pays de haute civilisation : un pays tolérant mais jaloux de son indépendance, un pays modeste et fidèle qui sait reconnaitre ses véritables amis, un pays dont l’économie est liée aux voisins européens et qui ne devrait pas se risquer à se jeter dans les bras de la dépendance à quelque grand ou petit frère que ce soit. Surtout lorsque ceux qui prônent ces alliances qui insultent la géographie, n’hésitent pas à se livrer à des courbettes et des baisemains pour honorer Sa Majesté. Vous me direz que ce faisant, au moins, ils ne brûlent pas de drapeaux…

Non, amis lecteurs, je ne rêve pas de brûler le drapeau qatari. Par contre, j’ai bel et bien fait un cauchemar. Dans ce rêve horrible, le Qatar faisait banqueroute à cause d’un incroyable krach financier doublé d’un épuisement de ses ressources naturelles. Le minuscule émirat jadis influent se retrouvait sur la paille. Sans le sou… Comme un bidon vide avec un drapeau dessus…

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