Tunisie : Le modèle de développement au fond du précipice !

Tunisie : Le modèle de développement au fond du précipice !

Par - Tunis-Hebdo
L’Etat tunisien a failli dans sa politique de développement parce qu’il a entretenu un modèle qui a consacré l’aspect économique et occulté le côté social. A-t-il encore le temps de rectifier le tir ? Dans quelle mesure peut-il le faire et à quel prix ?

S’il y a un constat à faire de la catastrophe humaine qui s’est produite, dimanche 1er décembre, à Amdoun, c’est, sans doute, celui inhérent à la déliquescence du modèle de développement. Un modèle qui a failli, sommes-nous tentés de dire, sur le triple plan des intentions, des dispositions et des réalisations.

Où l’Etat a-t-il failli ?

Il ne suffit pas de dire que l’Etat a échoué à établir une égalité de développement entre les régions, il faut, au préalable, délimiter les responsabilités pour savoir où a-t-il failli réellement. S’agit-il d’un échec de modèle, de gouvernance, d’allocations ou est-ce un choix délibéré de sa part d’entretenir les disparités…

A priori, il y a un peu de tout cela dans ce que nous pouvons considérer comme échec de la politique de développement dans les régions. Autant sous Bourguiba que sous Ben Ali et, à plus forte raison, après la révolution, l’Etat n’a pas fait, à proprement parler, du développement humain un levier de sa croissance économique.

Dans les années 60-70, les investissements n’ont concerné que les sites de production sur lesquels sont concentrés les richesses, qu’elles soient minières ou agricoles, sans que ceux-ci ne prennent en considération les dimensions sociale, économique ou encore environnementale des populations installés autour de ses sites.

Il n’y avait pas, à cette époque-là, d’économie sociale et solidaire conciliant activité économique et équité sociale, n’empêche l’Etat pouvait, à bien des égards, assurer un minimum de prestations dont il était tenu pour responsable.

A-t-il suffisamment investi dans la santé, dans l’éducation, l’environnement, le logement, les espaces de culture, de loisir, de sport ? Non. L’Etat a-t-il donné à l’aspect social le même intérêt qu’il a porté à l’économique ? Certainement pas. La rareté des moyens financiers à sa disposition justifie-t-elle une telle attitude ? Sûrement pas.

En tant qu’entité suprême et garant de stabilité, l’Etat ne pouvait, sous aucun prétexte, s’extirper d’une responsabilité sociale qu’il convenait de généraliser à tous, sans aucune forme de discrimination quelle qu’en soit son origine : géographique, ethnique, ou autre ?

Dans les années 80-90, le régime de Ben Ali n’a pas fait mieux en ce sens que même les actions menées et les dispositions prises à même de stimuler les investissements dans les régions, comme le fait d’accorder des avantages fiscaux aux investisseurs, se sont confrontées à une infrastructure délabrée et au manque de main-d’œuvre qualifiée et spécialisée, outre l’aversion au risque des bailleurs de fonds qui préféraient des placements sûrs.

Il y a eu, certes, des actions visant à améliorer les conditions de vie des populations déshérités (raccordement à l’eau et à l’électricité), à soutenir l’entreprenariat privé à travers la Banque de financement des Petites et Moyennes Entreprises (BFPME) ou à extirper les populations les moins nanties de la pauvreté par le biais du fonds de Solidarité, tout cela n’a pas eu l’effet escompté. Le ver était déjà dans le fruit.

Il était possible de faire mieux !

Même s’il faille placer les faits et les actes dans leur contexte historique et économique, il n’en demeure pas moins vrai que l’Etat tunisien aurait pu faire mieux que ce qu’il avait entrepris. Le développement régional n’aurait-il pas mérité, à l’aube de l’Indépendance, qu’un département lui soit consacré entièrement d’autant que les régions de l’intérieur manquaient de tout ?

Dans l’euphorie d’une décade de croissance de 5% en moyenne par an, le régime de Ben Ali n’avait-il pas perçu que le fossé des disparités était en train de s’élargir entre la rive-est et la rive-ouest ? Ne fallait-il pas exploiter les dividendes de la croissance pour le développement de régions laissés-pour-compte pendant longtemps.

Plus proche de nous, durant les années post-révolution, ne fallait-il pas créer un département pour le développement tout en le dissociant de l’Investissement et de la Coopération internationale, étant donné que ce sont des domaines différents les uns des autres, ne répondant pas aux même défis et ne requérant pas les mêmes outils ?

Au niveau législatif, a-t-on suffisamment œuvré dans le sens d’encourager les investisseurs à aller s’établir dans les régions du Nord-ouest et du Centre-ouest notamment, des régions qui ont peu profité de la croissance économique que celles de leurs semblables se situant sur le littoral ?

Maintenant que les forces de travail ont émigré vers les villes, comment l’Etat va-t-il se déployer pour les faire retourner à leur fief si jamais il se résout à leur donner du travail ? Et même si on s’efforce à installer des usines et à créer des emplois dans les régions, cela suffirait-il à faire revenir sur leur pas des jeunes qui ont fui la misère et entretenu, pendant quelque temps, l’espoir de rebondir dans les villes ?

Au moment où les horizons s’assombrissent pour une grande partie de la population, les politiques, parallèlement, continuent à faire la sourde oreille aux doléances de ceux qui les ont placés au pouvoir. Pour combien de temps encore le peuple assistera médusé devant tant d’indifférence ? Il viendra, sûrement, un jour où la classe politique l’apprendra à ses dépens et ce jour-là les supplices n’auront sûrement aucun recours.

Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 09/12/2019

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