Les festivals d’été, quel devenir ?

Tribune | Par Boubaker Ben Fraj
Communication donnée samedi 24-08-2019 – Centre culturel B7L9- Bhar Lazreg
I- Rétrospective

Il ne serait pas de trop de rappeler dans cette première partie rétrospective, que la naissance de la plupart des festivals en Tunisie et la propagation à large échelle de la notion elle-même, remonte à la première décennie de l’indépendance. Ce moment n’était pas un effet du hasard, loin de là.

En fait, la multiplication de ce genre de manifestations, fut en ce temps une politique volontaire, voire volontariste, menée par le nouvel Etat, issu doublement de l’indépendance encore fraiche (1) et de la République qui venait de naître (2). Cette politique festivalière peut-on dire, s’inscrivait en réalité dans une stratégie globale et multidimensionnelle visant à émanciper le peuple tunisien, que le jeune Etat national, avait vigoureusement engagée à l’époque sous l’impulsion de Habib Bourguiba, sur les différents plans de l’éducation, de la santé, de la femme, de la culture et de l’amélioration des conditions de vie de la population dans son ensemble.

La culture était considérée au sein de cette stratégie, parmi les vecteurs principaux susceptibles de diffuser les nouvelles valeurs républicaines auprès de la population et l’un des ferments nécessaires d’une unité nationale qu’il fallait forger autour de ces valeurs. C’était dans le cadre de cet élan que fut crée dès 1961 un secrétariat d’Etat aux affaires culturelles dont les missions étaient de mettre en œuvre cette politique par le biais de divers services et institutions créées en son sein dans divers domaines tels que l’édition du livre et la lecture publique, le cinéma, le théâtre, la musique et les arts populaires, les arts plastiques, le patrimoine culturel et pour ce qui nous intéresse ici, celui de l’action culturelle.

Parmi les institutions mises en place dans ce dernier secteur, je mentionnerais celle qui fut dénommée au moment de sa création : « l’agence des fêtes du peuple », traduction littérale de l’arabe « وكالة أفراح الشٌعب« . Il est vrai que appellation peut aujourd’hui paraitre curieuse et faire sourire même, mais en réalité, elle n’en traduisait pas moins l’esprit et les intentions de ceux qui étaient à son origine en ce moment fondateur de la politique culturelle ayant marqué de manière forte et durable notre pays, tout au long de ces soixante dernières années.

L’agence susnommée ne vécut que quelques années avant d’être transformée en Comité Culturel National, lequel ne tarda pas à se démultiplier en comités régionaux et locaux, dont la mission première était d’animer, en complémentarité avec un réseau de « maisons du peuple et de la culture », la vie culturelle dans toutes les régions et les localités; de diffuser la culture au plus grand nombre et en même temps, d’ offrir à la population des occasions publiques de distraction, dans le cadre d’événements festifs initiés et assurés par l’Etat.

Subsidiairement, ces activités offraient des occasions aux artistes tunisiens pour se faire mieux connaître et pour avoir les moyens de gagner leur vie dans la dignité et le respect.

Aussi, était-ce dans ce contexte politique et historique particulier du début des années 60 du siècle passé jusqu’à la fin des années 70, que des centaines de festivals – dont ceux de l’été – avaient-ils vu le jour : Le festival de Carthage, celui d’Hammamet et le festival du cinéma amateur de Kelibia ( FIFAK) en 1964, les Journées cinématographiques de Carthage- JCC- en 1966, le festival de Tabarka, celui du Sahara de Douz, ceux de Sousse, de Sfax, de Bizerte, de Monastir, de Dougga, celui du théâtre amateur de Korba, de Boukornine à Hammam-Lif, et dans la même foulée, des dizaines d’autres festivals, internationaux, nationaux ou locaux, spécialisés ou non, ont pris naissance.

Ils étaient désignés par diverses appellations s’inspirant parfois de noms historiques ou mythologiques; parfois des produits du terroir ou des spécialités locales. Plusieurs festivals avaient pris les noms de saints locaux alors que d’autres s’étaient simplement greffés sur des zarda et des Kharja traditionnelles.

II- Pourquoi les festivals préfèrent-ils l’été ?

Tout comme à l’époque de l’emballement des années 1960/1980, on constate aujourd’hui encore, que plus des deux tiers des festivals – 400 sur 568 – se tiennent au cours de la saison estivale. Les raisons de cette concentration saisonnière sont multiples : l’été n’est- il pas en Tunisie, comme ailleurs autour de la Méditerranée, par vocation et par tradition une saison festive ? N’est-ce pas aussi la saison des vacances scolaires et des congés, celle de la séance unique, de la sieste dans la journée et des longues veillées dans la fraicheur des soirées ? N’est-elle pas enfin la saison du retour massif des Tunisiens de l’étranger en vacance ? Tout en réalité prédispose l’été à cette profusion festivalière.

III- De la distraction avant toute chose

Cette disposition à la détente et à la fête indissociable de la saison estivale peut aussi expliquer le fait que la plupart des manifestations d’été aient une vocation distractives dominante et nous éclairer d’autre part sur la prédominance flagrante des soirées musicales en comparaison avec les soirées réservées à d’autres expressions artistiques à contenus moins festifs .

Cette prédominance des soirées musicales n’empêche pas certains festivals de programmer, même si c’est à des fréquences beaucoup moindres, des spectacles de théâtre ou de cinéma, et dans des cas encore plus rares, des activités à contenus intellectuels ou littéraires.

Il en résulte que dans la majorité des festivals d’été – le spectacle musical s’est érigé avec les années en véritable fond de commerce ; c’est celui qui crée l’événement, répond aux attentes du plus grand nombre, draine le public et représente en conséquence, la source principale des rentrées financières propres de ces manifestations. J’y ajouterai le fait que nous assistons depuis une bonne décennie à une propagation rapide des soirées de types Mezoued, de chants liturgique et de Rap, aux dépens des autres formes d’expression musicale plus élaborées. Dans le peu de soirées théâtrales que les festivals d’été proposent encore, c’est le genre One- man- show qui semble dominer. Serait-ce aussi parce qu’il réserve la part belle de sa matière à l’humour et à la légèreté. Autant de phénomènes symptomatiques d’une tendance qui s’oriente de plus en plus vers la facilité et l’uniformisation.

Dans cette prolifération festivalière estivale, on en arrive ainsi à une sorte de saturation accompagnée d’un tassement vers le bas. Hormis un petit nombre de festivals qui réussissent tant bien que mal à se maintenir, on remarque une perte progressive d’originalité, de nouveauté et de distinction. Dérive qui laisse de moins en moins de place à la découverte et à la promotion de nouveaux talents, de nouveaux genres, de nouvelles expressions ou de nouveaux styles ; et qui réduit d’un autre côté à un niveau devenu inquiétant, la présence des autres cultures et expressions artistiques du monde, à l’exception de celles de qualité fort inégale, issues du Proche-Orient. Même de grands festivals connus pour leur ancienne tradition d’ouverture internationale tels ceux de Carthage ou d’Hammamet, semblent de plus en plus peiner pour échapper à cette tendance au rétrécissement. Peut-on dire que cette contraction aisément remarquable au cours des dernières années est juste un phénomène conjoncturel et passager, ou s’agit-il d’un signe annonciateur d’une régression durable ?

Quoi qu’il en soit, les seuls festivals qui semblent à notre avis échapper à cette loi de la généralité, de la redondance et de la facilité sont ceux qui ont choisi depuis leur création, de se spécialiser totalement ou du moins partiellement, dans des domaines particuliers de l’art et de la culture, tels que le festival des arts plastiques de Mehares, celui de la musique symphonique d’El- Jem, du Jazz de Tabarka, de la musique andalouse de Testour, du cinéma amateur de Kélibia et du théâtre amateur de Korba. Encore que certains parmi ces festivals spécialisés traversent de sérieuses difficultés à défaut de soutiens et de ressources financières suffisantes.

IV- Le système

Depuis leur création et jusqu’à l’heure actuelle, la plupart des festivals, grands ou petits, ne sont pas dotés de personnalité juridique propre, ni d’existence administrative claire et à fortiori d’autonomie financière. Fonctionnant essentiellement grâce aux subsides du ministère en charge de la culture et avec l’appui direct de ses structures, Ils continuent à être dans la majorité des cas, subordonnés au niveau de la désignation de leurs comités directeurs et au moins dans une partie de leur programmation aux directives de l’administration culturelle au niveau central ou régional.

Et quand bien même on a vu au cours de ces dernières années certains festivals s’ériger en associations, la plupart restent encore à cause de leur forte dépendance financière, dans une situation confuse, en ballotage entre l’autonomie et la subordination ; ce qui ne concorde en définitive ni avec les normes juridiques en vigueur, ni avec les règles orthodoxes de la gestion administratives et financière.

La création en 2014 au sein du ministère des affaires culturelles de « l’Etablissement national pour la promotion des festivals et des manifestations culturelles et artistiques » est venue pour rationaliser et optimiser la gestion des ressources financières et humaines mises par ce ministère à la disposition des manifestations. Toutefois, même si les buts recherchés par ceux qui furent à l’origine de cette création semblent amplement justifiés, on ne peut pas ne pas craindre de voir cette nouvelle entité déborder de ses véritables missions en s‘immisçant dans les choix culturels de ces manifestations et au pire, gêner la liberté d’action des comités des festivals et freiner les initiatives audacieuses et innovantes qu’ils pourraient prendre.

V- Le financement

On l’a vu plus haut : la part la plus importante des financements des festivals d’été provient directement du budget de l’Etat. Ce soutien prend plusieurs formes: subventions annuelles de soutien, octroi de spectacles tunisiens ou internationaux, prise en charge des frais de gestion administrative, mise à la disposition de personnels et de moyens logistiques ….. Toutefois, ce soutien accordé est très inégal et varie considérablement d’un festival à l’autre. Les plus grands bénéficiaires sont les grands festivals relevant directement du ministère des affaires culturelles tels que le ceux de Carthage ou d’Hammamet

En plus du soutien accordé par l’Etat, beaucoup de festivals bénéficient quand bien même de manière modeste et irrégulière, de certains subsides qui leurs sont octroyés par les collectivités locales ou régionales. Moins nombreux sont ceux qui arrivent à établir des contrats de sponsoring avec des entreprises économiques publiques ou privées, même à l’échelon local.

Dans tous les cas de figure, il est aujourd’hui devenu indéniable, que le financement étatique n’est plus suffisant à lui seul pour assurer un redressement qualitatif et une mise à niveau devenus nécessaires, voire pressants pour l’ensemble du tissus national des festivals d’été, ou du moins pour la grande majorité d’entre eux.

VI- Propositions pour le futur

Incontestablement, les festivals d’été sont, quelles que soient les faiblesses relevées plus haut, parmi les acquis culturels majeurs capitalisés par la Tunisie depuis son indépendance. Fruits d’une vision autant ambitieuse que généreuse de la démocratie culturelle, ces festivals ont fortement marqué et continuent à le faire, le paysage culturel dans toutes les régions du pays.

Aujourd’hui, ces festivals sont appelés à préserver, et pourquoi pas à consolider leurs acquis indéniables. Pourraient-ils le faire sans sortir de la suffisance, de la léthargie et du conformisme qui ont fini par s’y installer avec le temps ? Sans une recherche de la qualité, de la spécificité et de l’innovation culturelle et sans une véritable rupture avec la paupérisation et la médiocrité ?

Les propositions ci-après hâtivement énoncées, pourraient être des pistes de réflexion pour l’avenir :

  • Assainir le statut juridique des festivals en leur accordant une personnalité juridique ou au moins existence administrative et financière propre.
  • Impliquer davantage les collectivités, les institutions et les entreprises locales et notamment les municipalités dans la la prise en charge et la promotion des festivals.
  • Amener les festivals à diversifier leurs ressources financières et à les accroitre pour faire face aux coûts de plus en plus élevés des spectacles et des activités de qualité. Le recours aux contrats de sponsoring et autres formes de partenariat avec des entreprises et des organismes publics ou privés pourrait être un moyen de le faire.
  • Associer les représentants de la société civile et des institutions locales de manière effective pour se rapprocher des attentes de la population et de ses besoins tant culturels que distractifs.
  • Encourager les festivals à évoluer dans le sens de la spécialisation même relative, afin d’accroitre leur plus-value culturelle, leur contribution au développement de la créativité et la promotion des talents et des créateurs.
  • Œuvrer autant que possible à une plus vaste ouverture de nos festivals sur les cultures du monde.
  • Amener les festivals locaux et régionaux à valoriser, à préserver et à faire connaitre les spécificités culturelles de leur environnement.

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(1) Protocole de l’indépendance 20 Mars 1956
(2) Proclamation de la République 25 Juillet 1957

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