L’effet K.S. : A froid, dans les urnes, la Kasbah III

En attendant que se précisent les modalités du second tour de l’élection présidentielle, de nombreuses observations peuvent être faites à propos de ce que l’on peut bel et bien qualifier d’effet K.S.

Bien entendu, l’élargissement de Nabil Karoui reste pour l’instant l’inconnue de la configuration actuelle car, comme amplement souligné ici et là, les conditions pour la campagne du second tour seraient clairement déséquilibrées.

D’ailleurs, on s’oriente vers un débat assez silencieux entre un candidat taciturne et peu loquace et un autre qui se trouve actuellement emprisonné.

Il n’en reste pas moins que l’arrivée de Kais Saied à la première place le 15 septembre dernier appelle à de nombreuses remarques.

Un coup de semonce pour tous les modérés

1. En premier lieu, ce vote a eu sur l’establishment politique et la majorité actuelle, l’effet d’un sit-in similaire à ceux de la Kasbah en 2011. Ce vote peut en effet être qualifié de révolutionnaire car il accélère le processus de changement radical.

Si les deux sit-in de la Kasbah ont en quelque sorte balayé le RCD et ouvert une nouvelle page politique, le vote en faveur de K.S. porte les mêmes ferments et pourrait à terme emporter ce qui reste de l’ancien système tel que porté par les politiques destouriennes depuis l’indépendance en 1956.

Bien sûr, les élections législatives à venir auront toute leur importance pour la recomposition des camps révolutionnaire et restaurateur voire révisionniste qui s’affrontent depuis 2011.

Le fait est qu’après avoir perdu la main avec la démission de Mohamed Ghannouchi en 2011 puis l’avoir reprise avec l’élection de BCE en 2014, le camp des restaurateurs reperd la main à la faveur de ce vote en faveur de deux candidats inattendus.

Cela devrait d’ailleurs avoir pour conséquence de polariser les révolutionnaires autour de Kais Saied alors que les restaurateurs iront chercher un nouvel espoir avec Nabil Karoui dont le parcours et le passage par Nidaa Tounes le rapprochent de ce camp.

On peut déjà constater cette tendance en observant les différents ralliements à Saied ainsi que les appels du pied en direction de Karoui qui se font de plus en plus insistants.

Un bouleversement par les urnes

2. Ce qui est remarquable, c’est que ce bouleversement s’est fait à froid, par les urnes. On pourra qualifier le vote de populiste ou d’immature, il n’en reste pas moins que le peuple a décidé démocratiquement et que les institutions ont suivi.

Les opinions des uns et des autres importent peu devant la capacité du processus démocratique à générer un vote protestataire voire révolutionnaire, un vote-sanction qui dit tout haut son rejet des politiques actuelles.

Nous venons de vivre un sit-in à froid, un véritable Kasbah III qui vient de reléguer une classe politique en portant aux premières loges des candidats anti-conformistes et non liés aux partis dominants.

L’illusion centriste vole en éclats

3. L’illusion centriste vient de voler en éclats. En effet, incapables de s’entendre ou de s’allier, les candidats qui se qualifient de centristes viennent de subir une véritable déculottée. Ce sont eux les grands perdants de cette élection présidentielle. Pire, ils ont par ricochet démontré qu’ils n’étaient au fond porteurs que d’ambitions personnelles et de stratégies de maintien au pouvoir ou dans sa périphérie.

Le qualificatif de centriste aura du mal à perdurer tant ce camp dit moderniste, progressiste et démocrate a subi un authentique Waterloo que les votes en faveur des candidats de gauche accentuent jusqu’à la caricature.

Plus remarquable, les forces de gauche débattent actuellement afin de savoir si elles soutiendront ou pas K.S pour le second tour. Se rendent-ils compte les leaders de la gauche que leur 1,5% cumulés ne pèsent presque rien que le poids de leurs illusions?

Modérés et radicaux débattent au sein d’Ennahdha

4. Le débat au sein d’Ennahdha prend une nouvelle tournure. Depuis 2011, le parti islamiste Ennahdha est traversé par une ligne de tension entre révolutionnaires et modérés qui préfèrent ménager le système. La qualification de K.S au second tour vient d’accélérer ce débat de manière spectaculaire.

Beaucoup de leaders islamistes voulaient profiter des circonstances de la transition pour pousser à fond leurs atouts et s’imposer sur le terrain. Ils ont été empêchés d’aller au bout de leurs intentions par la direction actuelle du parti qui est à l’origine d’une ligne modérée, tablant sur la montre pour obtenir le résultat révolutionnaire que ses opposants voudraient provoquer par la révolution permanente.

Aujourd’hui, la ligne radicale refait entendre sa voix et certains nahdhaouis n’hésitent pas à se rallier à K.S qui, selon eux, pourrait mener la révolution à son terme. Le débat est vif parmi les islamistes et leurs alliés naturels. D’autant plus que la nébuleuse qui porte K.S est parfois issue de leurs rangs alors que la base la plus turbulente d’Ennahdha remet en question la direction actuelle à cause de sa modération supposée.

Les déçus d’une révolution embourbée au « centre »

5. Toutes ces observations soulignent qu’il existe bien un effet K.S qu’il convient de comprendre. Toutefois, pour l’instant, rien n’est joué et les polarisations se reconstituent.

De plus, ce sont bien les législatives qui donneront le ton véritable de la configuration du vote des Tunisiens. Toutefois, symboliquement, K.S a frappé un grand coup et permis le déballage de beaucoup de contradictions. Ce candidat a en outre fait naître de l’espoir parmi les déçus d’une révolution embourbée au « centre » entre consensus mou et connivences immobiles.

De même, Nabil Karoui est aussi un candidat de l’espoir car il a su mobiliser une frange de l’électorat généralement silencieuse. Les jours prochains devraient nous montrer la logique qui prévaudra parmi les uns et les autres.

Mais plus que jamais, depuis 2011, Ennahdha renforce son emprise sur le centre de l’échiquier politique, se situant à mi-chemin d’une droite en déroute et amplement disqualifiée par l’impéritie de ses leaders et une gauche en pleine reconstitution sous des couleurs proches de l’Islam politique.

Car, et c’est une conclusion provisoire, le vote du 15 septembre souligne trois faits politiques essentiels.

Trois faits politiques essentiels

En premier lieu, le centre de gravité de la gauche s’est déplacé. Il est dorénavant porté par des militants qui sont proches de la matrice de l’Islam politique, tout en ne se reconnaissant pas dans les stratégies d’Ennahdha.

En second lieu, les modernistes (ou plus précisément la droite libérale) deviennent – sauf de rares exceptions comme Nabil Karoui et Abir Moussi – des alliés d’Ennahdha. Tous à un moment ou à un autre ont collaboré avec ce parti et constituent désormais la droite de l’échiquier politique.

Enfin, les ultras sont rejetés aux extrêmes que ce soit à gauche ou à droite. L’emprise d’Ennahdha n’en est que plus patente et le débat interne à ce parti devrait le confirmer.

Pris dans cette optique, le vote en faveur de Saied et l’effet Saied qui en découle donnent du grain à moudre au parti islamiste qui, malgré la troisième position de Mourou, reste maître du jeu grâce à sa capacité à occuper le centre tout en neutralisant – pour le moment – les résurgences de la matrice destourienne.

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