Ghalia Benali : Quand la grâce flirte avec les limbes

Ghalia Benali : Quand la grâce flirte avec les limbes

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Ce vendredi soir, la station d’art B7L9 avait revêtu ses couleurs « mergoum » pour accueillir Ghalia Benali pour un rendez-vous intimiste, au plus près de sa démarche et de ses passions.

Une heure durant, l’artiste tuniso-belge s’est livrée à un échange très riche avec une assistance qui l’écoutait aussi religieusement que si elle chantait.

Avec la pénombre qui s’installait au fur et à mesure que le soleil se couchait, les propos de Ghalia prenaient des intonations plus feutrées, un peu comme si elles étaient suspendues dans un temps long et entre Beni Aissa à Matmata où sont ses racines et Bruxelles où est sa vie.

Nimbée de lumière, Ghalia trônait littéralement, irradiait les présents avec les mots du coeur et, comme la veille, sur la scène du Théâtre antique de Carthage, déployait une énergie aussi positive qu’un poème d’amour. Avec à l’horizon la silhouette du Bou Kornine, la cathédrale et la mosquée de Carthage, les collines de Sidi Bou Said et de Gammarth qui s’estompaient peu à peu dans les couleurs vespérales.

Pour Ghalia, l’amour est un credo. Son livre-disque « Roméo et Leila » s’ouvre ainsi au nom de l’amour, aimant et fulgurant. Cet amour n’est pas un vain mot et un simple geste soulignait cette propension vers l’autre, cette tension fondamentalement humaine qui anime Ghalia. A la fin de la conversation d’une heure, chacun des présents a reçu un disque en guise de remerciement et de gage d’amitié.

J’ai découvert Ghalia hier. Je connaissais son univers musical. Ses amis me parlaient d’elle avec passion. Mais je ne l’avais jamais rencontrée. Et, une heure après, j’avouais rendre les armes devant tant de grâce contenue et de propos marqués du sceau de la liberté la plus absolue, celle qui flirte avec les limbes, chante le Coran et plonge dans les entrailles de la musique.

C’est simple: dans quelques semaines, Ghalia enregistrera dans une église des poèmes en langue arabe avec pour simple accompagnement une viole de gambe et le grain de sa voix pour dire les émotions. Et c’est tout dire.

Quelques moments d’une grande intensité ont jalonné cette belle soirée. Les envolées lyriques mais si pudiques, lorsque Ghalia évoque la figure paternelle. Ses propos syncrétiques au mitan de la spiritualité, la foi et les religions. Sa façon d’être y compris lorsqu’elle sillonne à vélo les rues de Bruxelles, attentive aux bruits, aux voix, aux musiques qui jaillissent de chaque échoppe. Sa manière d’être conteuse et de nous expliquer en chantant comment elle s’est retrouvé invitée par la Cour royale néerlandaise. Sa voix aussi, lunaire et pleine de raucités, montant dans le ciel de Bhar Lazreg qui n’en croyait pas ses oreilles.

Les présents pour ce premier rendez-vous « Au plus près d’un artiste » au B7L9 ont vécu un peu de ce que les poètes appellent un songe d’une nuit d’été. Ghalia Benali a été pleinement convaincante, devant un auditoire international qui comprenait Belges, Français, Egyptiens, Jordaniens, Italiens, Américains, Polonais et bien sûr Tunisiens. Une multinationale des utopistes autour d’une diva qu’on imagine les pieds nus, revêtus d’un « kholkhal », parés des ailes du désir ou de semelles de vent.

Les semaines à venir, ces pieds auront en effet des ailes puisque Ghalia se produira en Belgique, au Canada, au Caire et en Alexandrie, avant de retrouver son atelier où la musicienne peint et dessine, où l’artiste chante et danse et où une conteuse née sait toujours trouver les mots justes pour dire le vif des émotions, la sacralité de l’amour et les mystères de l’immanence.

C’est avec à l’esprit les mots de Cocteau que j’ai quitté la voix de Ghalia. Je cite en substance: « Tout est poésie. Il en est ainsi. Poésie romanesque. Poésie plastique. Poésie musicale. Poésie architecturale. Tout est poésie ».

Quitter la voix de Ghalia? Pas vraiment car le disque que j’ai emporté m’a permis de la retrouver chantant perles, tourments, clairs de lunes et amoureux mythiques. Mieux, ses chants évoquaient aussi bien « rahil » que « atlal » des poètes de la haute tradition arabe. Et sa voix, comme celle de Saliha, celle d’une Saliha sudiste dont les accents sont ancrés quelque part entre Tijma, Zraoua, Techine et Tamezret. A moins que ce ne soit à Zarzis ou Bruxelles…

Hier, j’ai rencontré une artiste véritable et nous avons tous été subjugués par le naturel profond qui ne saurait mentir. Merci Ghalia, car ces quelques mots ne sont nullement un éloge mais plutôt des remerciements et des souhaits propitiatoires.

Merci et à demain, sur les plus grandes scènes dont tu rêves, l’Olympia peut-être où tu te produiras bientôt avec plusieurs autres voix. Au Royal Albert Hall peut-être, pour un jour y métisser toutes les strates, tous les sédiments du chant de notre tradition avec les expressions de notre modernité et de notre liberté.

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