Habib Soussia (ATA) : « L’aéronautique est née en Tunisie en 1912 ! »

Un paramoteur avant son envol
Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. L’aviation, en ce temps-là, déployait ses ailes de fer sous le soleil ardent de notre belle Tunisie.  Du début du XXème siècle à l’apogée de Tunisair dans les années 70, notre pays savait donner à l’aviation ses lettres de noblesse. Mais la politisation de l’activité sous l’ère Ben Ali a fait que le ciel est devenu un simple secteur d’exploitation à caractère, purement, pécuniaire et où la passion n’a plus sa place. Des soixante aéroclubs créés avant l’Indépendance, il n’en reste plus un seul. Depuis 2013, Habib Soussia, président de l’Association Tunisienne de l’Aéronautique (ATA), se bat sur tous les fronts pour donner une portée culturelle et touristique à l’aviation légère en Tunisie. Entretien :

A une certaine époque, il y avait des aéroclubs un peu partout en Tunisie, pourquoi ont-ils disparu ?

Avant l’Indépendance, la Tunisie comptait près de 60 aéroclubs. Le premier a été créé en 1935 à Tunis. Aujourd’hui, il n’y en a aucun. L’époque où l’aviation était l’apanage d’une élite intellectuelle passionnée est révolue. Pourquoi cette activité n’a plus cet aura d’antan ? Parce qu’elle a été cédée à des gens qui ne sont pas du domaine. Des personnes qui considèrent les cieux comme un moyen de se remplir les poches sans se soucier de l’image qu’ils renvoient.

La faute incombe, aussi, aux passionnés de l’aviation qui se sont peu à peu retirés du domaine en le laissant à la merci de gens incompétents. De plus, Ben Ali ne voyait pas du tout d’un bon œil le fait qu’il y avait autant d’aéroclubs en Tunisie. D’ailleurs, il les a, tout bonnement, interdits en 1994 suite à deux accidents mortels, dont un à Djebel Ressas. Un excellent prétexte pour arriver à ses fins.

Quels sont les projets de l’ATA à court et à moyen termes ?

L’ATA a été fondée en juin 2013. Elle a pour objectif de redynamiser l’aviation légère en Tunisie à travers la relance d’aéroclubs et l’organisation d’événements commémoratifs ou en rapport avec des manifestations culturelles et sportives.

Fin 2013, nous avons célébré le centenaire de la traversée de la Méditerranée par Roland Garros à bord d’un Maurane-Saulnier, tout récemment, le centenaire de l’Espérance sportive de Tunis, très prochainement, nous honorerons d’autres clubs et cette année, nous allons célébrer les 110 ans du premier ballon à gaz qui a volé en Tunisie.

« L’aviation tunisienne a perdu de son aura
car elle a été cédée à des gens qui ne sont pas du domaine ! »

Il faut savoir que l’aéronautique est née en Tunisie. Car c’est du 18 au 23 décembre 1912, que ce même Roland Garros a effectué le trajet Tunis-Rome en se référant aux sillages de sept bateaux comme outil de navigation. Ce fut la première fois que la science de l’aviation a été mise en pratique.

Notre but est aussi de faire découvrir la Tunisie à ses enfants à travers le vol aérien. On travaille, ainsi, en partenariat avec la Fédération tunisienne des Pilotes de ligne (FTPL), l’Amicale PNT de Tunisair, l’OACA, l’Association tunisienne des Contrôleurs de la circulation aérienne, le groupe SONAPROV, le Croissant rouge, la FTAV, la CDTOS à Tozeur, l’association de spéléologie ASTADO basée à El Oueslatia et pas mal d’autres groupes et fédérations.

Ces derniers nous préparent le terrain, nous aident un peu financièrement et, en contrepartie, on fait découvrir aux gens leurs régions. À environ 140 km de Tunis, il y a des coins à vous couper le souffle. Au cours de l’année 2017-2018, on a couvert sept événements, ce qui est énorme !

Pour l’instant, on fait du repérage sur les points géographiques d’envol. Nous sommes en train de faire une liste que nous soumettons au fur et à mesure à la Direction générale de l’Aviation civile (DGAC) afin de recevoir les autorisations nécessaires. À long terme, on compte développer le tourisme aéronautique à grande échelle, sachant que du mois de septembre au mois de mars, les pilotes de paramoteurs et montgolfières restent cloués au sol à cause d’une météo, généralement, défavorable.

Qu’est-ce qui caractérise vos aéroclubs ?

Ce sont tout d’abord des aéroclubs de loisirs ! L’ATA se divise en cinq départements : celui des « paramoteurs », qui sont des aéronefs légers composés d’une voile de parapente, d’un moteur léger intégré à une cage de protection portée sur le dos du pilote et d’une hélice qui offre la poussée nécessaire.

Il y a le département des « plus léger que l’air », c’est à dire les montgolfières, le département des ULM (avion ultraléger motorisé) basé à escale de Garros Utique, le département des parachutes et enfin le département scientifique qui travaille en coopération avec la Cité des Sciences de Tunis et les écoles d’ingénieurs. Nous avons, également, pour les jeunes, un département robotique.

« L’objectif de l’ATA est de redynamiser l’aviation légère
à travers la relance des aéroclubs »

Nos aéroclubs sont, actuellement, en cours de création, mais nous avons déjà effectué des baptêmes de l’air pour les quelques passionnés qui sont venus nous voir. Des professionnels français font office d’instructeurs. Nous volons de jour et dans un rayon d’action qui ne dépasse pas les quatre kilomètres. Avant chaque vol, on prévient la tour de contrôle la plus proche qui nous donne le feu vert ou non pour décoller.

Recevez-vous un quelconque soutien de la part de l’Etat ?

Nous recevons un soutien moral et psychologique de la part de l’Etat, de la DGAC tunisienne, de Tunisair et de la CTN. Les quelques sous que l’on récolte proviennent de nos propres poches ainsi que de nos sponsors ATB, Ooredoo, Agil, Amadeus, l’ONTT, l’OACA, etc. Sans oublier, bien sûr, les habitants des régions où l’on va et les gouverneurs qui nous donnent leur accord pour survoler telle ou telle zone.

Mis à part l’aspect financier, qu’est-ce qui s’oppose à la création d’aéroclubs ou d’écoles de pilotage ?

L’aspect financier est un obstacle au même titre que les procédures administratives. Cela dit, le problème majeur réside dans l’opportunisme de certaines personnes et fédérations qui nous mettent des bâtons dans les roues. Ils pensent que notre association, à but non lucratif, est une sorte de business qu’ils doivent impérativement s’accaparer. Ces gens-là font, donc, jouer des pistons dans l’unique but de faire capoter le projet.

Pourquoi n’a-t-on jamais mis en valeur le patrimoine aéronautique tunisien ?

Parce qu’on s’est occupé de l’avenir et on a oublié le passé, tout comme pour notre patrimoine culturel et historique. L’aviation n’est vraiment jamais entrée dans les mœurs des Tunisiens. Cela a toujours été un domaine réservé aux Occidentaux. L’idée d’un musée de l’air national est un projet d’avenir mais pour l’Etat, c’est le cadet de ses soucis.

Interview réalisée par Mohamed Habib LADJIMI
Tunis-Hebdo du 18/02/2019

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