« Dachra » d’Abdelhamid Bouchnek : Le cinéma d’horreur dépucelé !

« Dachra » d’Abdelhamid Bouchnek : Le cinéma d’horreur dépucelé !

Par - Tunis-Hebdo
Trempé dans son bain de foule, « Dachra » de Abdelhamid Bouchnek gorge toujours les salles et tient encore pied à boule. En portant l’épouvante à l’écran, il fera d’une aire restée vierge son territoire d’érection. Le film et peut-être plus le phénomène qu’il génère, méritent bien de l’attention. Sa fraicheur enchante ; alors malgré la frousse, mettons-nous la bride sur le cou et parlons-en.

Se proposant en premier en vue d’exploser la foufoune, Abdelhamid Bouchnek avait sans doute tout à gagner et rien à perdre. Toujours est-il qu’en réalisant « Dachra », il n’a pas trop cherché la moule en tâtonnant. Son mérite, en effet, est de ne pas jouer les puceaux effarouchés en s’avisant d’attaquer, de plein front et en terrain libre, les sentiers encore inexploités, dans nos contrées, du cinéma dit d’horreur.

Car gageons fort qu’à peine d’apprivoiser la bête, il aurait probablement pu finir, en y allant de main tremblante, par y laisser bien sa biroute. Voilà pourquoi, à chaud, il est fort permis de se modeler un cœur d’artichaut, histoire de crier haut à l’exploit.

Gageons également qu’à travers ce désir, aussi frais et quasi urgent, de porter la frayeur à l’écran, Abdelhamid Bouchnek en arrive, sans nécessairement le prétendre, à communiquer ses inquiétudes propres, ainsi que celles de sa jeune génération, avalant depuis quelques années les poires d’angoisses de la « post-révolution ».

Mais gageons surtout que, sans forcément viser à en imiter le geste, d’autres se prendront, du moins, à en emboiter les pas. Et les critiques alors de se mettre définitivement à débarrasser de leur poussière les glossaires du genre et les carnets du jargon.

« Ze horror movie » à la tunisienne !

Ne gageons plus à présent, parce qu’en rentrant dedans, l’on ne peut qu’approuver la cordialité du ton et l’authenticité de la teinture. L’on appréciera, par là même, la maîtrise de l’instrument et la « tunisianité » de la tournure. Car tout en restant conforme aux modèles et aux standards du genre, « Dachra » se fait ancrer, prodigieusement et sans fards, dans son entourage.

Au cœur de cette épouvante à la tunisienne, trois jeunes étudiants en terminale de journalisme, une fille et deux garçons, bêchant dans les affres d’un vieux fait divers, sinistre et ébouriffant.

Au résumé, Mongia étant repérée, vingt ans auparavant, la gorge tranchée et nue comme une jument, à l’orée de l’une de ces forêts du nord-ouest de la Tunisie, marchant mi-morte mi-vivante, absolument prise de frénésie. Accusé pourtant de maléfice et de sorcellerie, elle a été enchaînée, depuis, en asile de psychiatrie.

Inutile surtout d’en rajouter davantage, si ce n’est pour jouer aux très sympathiques spoilers cinéphages. Enchaînons plutôt sur la visée première de ce film, marchant sur les talons de ce trio menant tant bien que mal leur investigation et fouinant dans les séquelles d’un passé effroyable et intriguant.

Après tout, le scoop, ils l’ont ainsi pioché dans les méandres horribles et effrayants de cette affaire, glacée voici plus de vingt ans, et digne de la grande tradition des chiens écrasés les plus effarants. En résulte avec cela une œuvre qui brigue certainement l’exclusive instrumentale, mais qui se garde pourtant de toute vernissure postiche et fanfreluche de couleurs locales.

Retenons enfin que, chassant le nez haut et tenant boussole en main, Abdelahamid Bouchnek possède décidément bien le sens du terrain. Car en traversant les passages cloutés du cinéma dit de genre, « Dachra » a su investir, à bon escient et mine de rien, ses lieux communs au thriller et ses topoï au film d’effroi. S’accordant, au passage, certaines causeries en décalage, quelques chevauchements de codes et autres écarts de tons.

S’évertuant surtout à citer divers classiques du genre et plusieurs cultes de la lignée (Les Griffes de la Nuit, Shining, The Omen, Massacre à La tronçonneuse, Projet Blair Witch, et bien beaucoup d’autres !). S’offrant aussi et par là même, le plaisir de rendre hommage à quelques grands maîtres du cinéma d’antan, invoquant la zone à Tarkovski ou la douche à Hitchcock.

Retenons sinon que si le réalisateur n’a pas dévoilé immédiatement toutes ses cartes de terreur, c’est surtout afin de ménager lentement son suspense, en soutenant progressivement le rythme et en soignant énormément le détail. Suite à quoi, il vibrera assurément la tension par coups de hantises stratifiées et autres frissons filmés.

Retenons, par ailleurs, la pertinence du casting et le naturel du jeu d’acteurs. Et ne boudons surtout pas ce plaisir de louer leur performances aux Bilel Slatnia, franc et instinctif, Yasmine Dimassi, sincère et convaincante, Aziz Jbali, décidément sans ambages et corrigeant, cette fois-ci, son piètre cabotinage. Mais saluons aussi son joli tour d’acrobatie à Hédi Mejri et vantons surtout le morceau de charme, carrément bluffant, à cette petite diablesse de Kahena Meddeb.

Quant au spectateur, retenons seulement qu’il sera tenu d’abord en haleine par la structure même de son drame, pour se retrouver durant la deuxième partie de la trame, accroché carrément à la falaise.

Mais retenons par-dessus tout que malgré la frousse, la fraîcheur de « Dachra » captive et enchante. A chaud, ne cherchons surtout pas la petite bête, car le cinéma d’horreur a été finalement dépucelé. Espérons, en l’heure, que d’autres gestes -et pourquoi pas un tome II, tant qu’on y est !- seront aux trousses. A froid, nous y reviendrons.

Slim BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 11/02/2019

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