Comment repenser notre lien avec l’Afrique et la Méditerranée ?

Comment repenser notre lien avec l’Afrique et la Méditerranée ?

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Je tourne et retourne la même question depuis des années pour finir par me rendre compte que la meilleure définition qui sied à un Tunisien est celle qui prend racine dans la géographie pour faire de lui un Africain de Méditerranée.

Cela me semble en effet tomber sous le sens. Nous sommes Africains par le sol et Méditerranéens grâce à la mer.

Et pourtant, ce ne sont pas ces identités qui nous ont façonné qui ont le plus cours de nos jours. En effet, le Tunisien se voit d’abord comme un Maghrébin inséré dans ce qui constitue le grand Maghreb arabe.

Ce terme de Maghrébin est en ce sens connoté et pétri d’arabité puisqu’il oppose notre région du Couchant aux deux autres pôles du monde arabe que sont le Machreq (autrement dit le Levant) et Al Jazira (la péninsule arabe, berceau de l’arabité).

Ainsi, le Maghreb n’est pas un simple Occident géographique, il est une aire spécifique dans la diversité du monde arabe. C’est en ce sens qu’il doit être entendu.

Pris au sens strict du terme, un Maghrébin est de fait un Occidental et il l’est d’autant plus qu’il est, en termes de géographie, plus occidental qu’un Allemand pour citer un exemple.

Le Tunisien se définit ensuite comme Arabe et ce faisant établit l’histoire au creux de son identité. Car, de toute évidence, islamisés de puis le sixième siècle, le Tunisiens ont été lentement arabisés et assimilés au monde arabe dont ils constituent l’une des composantes de son versant occidental.

Dans le passé antique, la Tunisie a ainsi subi l’influence de l’Est de la Méditerranée à plusieurs reprises, que ce soit en accueillant les Phéniciens, les Byzantins ou les Ottomans. Notre pays a aussi subi les influences du Nord de la Méditerranée avec l’arrivée des Romains et aussi celles des Espagnols ou des Français.

Ceci dit, ces civilisations successives font de notre pays une terre de confluences, un espace disputé au centre la Méditerranée. Ce creuset a abouti à un peuple pluriel qui, outre plusieurs religions pratiquées, possède de nombreuses appartenances qui ne sont pas contradictoires et sont en général pleinement assumées.

Il est rare en effet de voir des Tunisiens rejeter leur brassage séculaire au profit d’une identité assignée qui l’emporterait sur tout le reste. C’est en ce sens que, face à la résurgence de l’Islam wahabite, la Tunisie affirme tout simplement sa Tunisianité, c’est à dire ce qui la fait singulière et multiple.

Ce réflexe a été celui des Tunisiens des années cinquante lorsqu’ils ont, devant le discours panarabe, accompli une synthèse similaire pour bien marquer leur originalité face à toute forme de massification.

De nos jours, la même dialectique revoit donc le jour et au fond, ne fait que reprendre les arguments du passé désormais au service d’un discours actualisé qui riposte à des tensions similaires.

Reste notre lien à la Méditerranée. Ce denier conditionne aussi bien notre rapport à l’Europe qu’avec certains pays arabes. Lien essentiel, la Méditerranée est au cœur de l’identité tunisienne car elle façonne son économie et sa géopolitique, au sens étymologique du terme.

Ce lien est à cultiver avec les pays de la rive nord dans ce qui est pensé comme un lac de paix. Il est aussi à prendre en considération lorsque la Tunisie regarde vers l’Afrique dans la profondeur du continent.

En effet, les géographes nous apprennent que l’Afrique du nord est une sorte d’île entre Sahara et Méditerranée et il importe aujourd’hui d’aller vers l’autre rive du Sahara comme si nous allions vers le nord de la Méditerranée.

Ce sud lointain de notre pays est aujourd’hui la véritable frontière, l’enjeu qui devrait conditionner et consolider notre lien avec nos pays voisins du Maghreb et ceux un peu plus lointains du nord de la Méditerranée.

La Tunisie doit ainsi apprendre à retrouver sa racine profonde africaine que ce soit pour cultiver son identité propre que pour régénérer son économie. Après tout, le mot même « Afrique » désignait bien la Tunisie et celle-ci a bien donné son nom antique au continent.

Dès lors, c’est quelque part entre le Mare Nostrum de l’Antiquité et l’Europe d’aujourd’hui que la Tunisie prend ses racines.

De fait, nous l’avons oublié, mais il fût un temps, celui d’Hadrien, où notre pays avait des frontières communes avec les îles Britanniques. Depuis les Carthaginois, nous avons d’ailleurs défini notre espace vital au nord vers la Sicile et l’Espagne et aussi au sud lorsque le périple de Hannon mena cet explorateur vers le golfe de Guinée.

Aujourd’hui, il importe de réfléchir en profondeur sur ce qui nous lie à la Méditerranée et à l’Afrique subsaharienne. C’est de travail intellectuel, de concepts et de postures qu’il s’agit.

Car, en faisant l’économie d’une telle réflexion, c’est l’identité plurielle des Tunisiens que nous remettons en excès par défaut. Alors que d’autres la remettent en question par excès en affirmant l’unicité de l’appartenance arabe et islamique.

C’est de notre récit national qu’il s’agit, de la grammaire complexe de notre nation qui attend de ses intellectuels qu’ils sortent enfin de leur torpeur et envisagent la défense de ce pluralisme essentiel de notre nation.

Il est difficile d’aborder pareil débat dans un simple billet. Toutefois, il s’agit d’un pas dans la bonne direction, d’un pas qui – je le souhaite – est aussi une invitation au débat.

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