Bourguiba, un homme de communication

Bourguiba, un orateur hors pair (en médaillon, Habiba Msika)

Ses discours sont fort étudiés et, selon feu Mohamed Masmoudi, Bourguiba inscrivait sur sa feuille de note tout ce qu’il devait faire comme gestes, hochements de tête ou manifestations de ses sentiments : «hausser la voix», «ici pleurs» (il pleurait pour de bon), etc. Car, effectivement, le zaïm était pris d’une grande émotion chaque fois qu’il s’adressait aux militants du parti ou, par la suite, à ses sujets.

Il avait, également, un photographe attitré, un certain Osman. Or «Si Lahbib» n’entame jamais un quelconque discours tant que les flashs de Osman n’avaient pas crépité. Il savait donner le ton et la tonalité qu’il fallait dans ses discours tout en agitant la tête de gauche à droite et vice versa.

Une fois, ce photographe présidentiel qui, par ailleurs, a surnommé un de ses enfants, qui venait de naître, du même prénom que Bourguiba, est arrivé en retard à une réunion où il devait immortaliser le «raïs». À la question «où étais-tu passé jusqu’à cette heure ?» Osman rétorqua : «Je n’ai pas de montre, M. Le Président». À ces mots, Bourguiba retira la sienne de son poignet et la lui offrit à l’étonnement général.

Une après-midi au Palais de Skanès, après avoir fait sa sieste quotidienne, Bourguiba descendait les escaliers quand les flashs de Osman ont retenti. Immédiatement, «Si Lahbib» le sermonna vivement : «Attention ! On ne photographie jamais un président qui descend ! Par contre, on l’immortalise lorsqu’il est en train de monter.»

Une dizaine d’années avant son renversement par le fuyard et sa clique, Bourguiba convoqua les rédacteurs en chef des journaux tunisiens au Palais de Carthage. Il leur a fourni une vraie leçon de rédaction d’un éditorial en bonne et due forme, de manière à ce qu’il soit attachant et lisible par tous. Il leur a demandé, aussi, de développer une seule idée maîtresse en ayant recours à des arguments massues à la fin de leur écrit.

Rappelons que Bourguiba a dirigé le journal l’Action tunisienne qui fut le porte-parole du Néo-Destour et cela à partir de 1932. Il passait de longs moments à rédiger des articles, entre autres, sur le budget de l’Etat tout en critiquant la gestion politique de ses aînés. Une fois, dans une de ses missives à l’un de ses amis, il lui avoua qu’il lui arrivait de «griller» tout un paquet de cigarettes et de boire tasse de café sur tasse afin d’être en mesure de rédiger tel ou tel éditorial.

Il avait, aussi, pris l’habitude de rappeler au nouveau promu à la tête de la télévision, juste lorsqu’il se retirait du bureau présidentiel pour le sensibiliser davantage sur l’importance de son poste, lui lançant : « N’oublie pas que la télé est une arme bien plus puissante que l’armée !»

Bourguiba était un adepte de la radio, même au temps de la télé. Il lui arrivait d’inviter à sa table, pour le déjeuner, des animateurs qui ont gagné son estime, particulièrement les acteurs, les actrices, les écrivains et les poètes.

N’oublions pas que «Si Lahbib», jeune homme, a fait du théâtre dans la troupe Ech-Chahama de son frère, «Si Mahmoud. Cela l’a aidé dans sa mission de leader politique, a-t-il reconnu plus d’une fois, même devant le général De Gaulle qui lui lança : «Je le sais, je le sais…» C’est ainsi qu’il fit construire au sein du Palais de Carthage, un petit théâtre pour y voir jouer différentes troupes.

À ce propos, on a demandé, une fois, au jeune Habib de jouer le rôle d’un enfant qui doit s’approcher de la ravissante Habiba Msika étendue sur son lit et de faire semblant de l’embrasser. Il refusa net de jouer ladite scène arguant qu’il doit l’embrasser la divine pour de bon. Msika finit par accepter et elle se laissa faire. Plus tard en 1930, la pauvre femme fut brûlée vive avec et par son amant, un riche agriculteur originaire de Testour où il lui avait fait construire un palais. Tout Tunis l’a pleurée et s’est rendu à ses funérailles au cimetière juif du Borgel, en février 1930.

Lors de ses déplacements à travers le pays, encore sous le protectorat, Bourguiba s’accoutrait souvent dans la tenue traditionnelle de la région appelée à être visitée, question de dire aux citoyens présents qu’il est l’un des leurs. C’est là un acquis hérité du théâtre. Un jour, faisant face aux étudiants de l’Institut de presse, Bourguiba a décrit avec moult détails l’assassinat de Salah Ben Youssef qu’il a, lui-même, commandité et fait exécuter par le malfrat Abdallah Ouerdani. Un acte ignoble supervisé par l’un des proches et amis de la victime, un certain Béchir Zarg Layoun.

Quand il narra sa biographie devant la même assistance, Bourguiba a reconnu, courageusement, qu’il croyait être incapable de procréer du fait qu’il était monorchide (possèdant un seul testicule). Malgré cette anomalie, et à son étonnement qu’il a reconnu lui-même, il a eu un fils : Bourguiba Junior.

Pour l’anecdote, le citoyen lambda s’est emparé de cette révélation pour en faire une plaisanterie, un tant soit peu généralisée. En effet, quand quelqu’un commandait un bol de «lablabi», le restaurateur avait coutume de lui demander «avec deux œufs ?». Et le client, de lui répondre, perfidement, par un clin d’œil : «un seul œuf»!

M’hamed BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 03/12/2018

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