Depuis 1956, les gouvernements tunisiens auraient toujours du comprendre des ministres juifs

René Trabelsi

Les débats polémiques et souvent stériles qui ont accompagné la proposition de René Trabelsi, un citoyen tunisien issu de la communauté juive, au poste de ministre du Tourisme et de l’Artisanat sont révélateurs de la diversité des points de vue en ce qui concerne cette nomination attendue.

En effet, le courant cosmopolite bien ancré en Tunisie et ouvert à toutes les formes de diversité a été le premier à se féliciter de cette initiative. Toutefois, plus enfermés dans l’identitaire et, dans certains cas instrumentalisant la cause palestinienne pour stigmatiser un concitoyen, d’autres points de vue se sont fait entendre.

Peu d’arguments ont d’ailleurs été invoqués pour récuser René Trabelsi. A coup d’intox, de saisies de la justice et de discours aussi martiaux que fulminants, les tenants d’une mise à l’écart de Trabelsi se sont bruyamment fait entendre. Teintés d’un « racisme » qui ne dit pas franchement son nom, certains propos étaient d’ailleurs indignes de la Tunisie, d’une démocratie et d’un débat citoyen et républicain.

D’ailleurs, le ministrable Trabelsi a vite fait de s’exprimer « accusant » réception des reproches – infondés – qu’on lui faisait. Sans revenir sur les termes inacceptables de certains tribuns, cette déferlante haineuse occasionne beaucoup de regrets.

En effet, d’abord, elle provient essentiellement des secteurs panarabistes de l’opinion et aussi d’une certaine gauche rivée à ses archaïsmes. Très politisés, les reproches fits à René Trabelsi ont le tort de négliger sa citoyenneté tunisienne et de ce fait sont à mon avis irrecevables.

En second lieu, ces fulminations me font personnellement regretter que les gouvernements successifs de la République tunisienne n’aient pas toujours compris en leur sein un ou plusieurs ministres juifs. Depuis 1956, cette présence aurait du être permanente aussi bien pour éduquer l’opinion à notre diversité que rassurer la communauté juive et lui donner toute la visibilité à laquelle elle a droit.

Ces occasions ratées, depuis plus de soixante ans, font que les Tunisiens de confession juive sont perçus par les autres Tunisiens de la nouvelle génération comme des étrangers dans leur propre pays. Nous pouvons mesurer aujourd’hui la gravité de cette faute politique. Depuis Albert Bessis et André Barouch à la fin des années cinquante, plus aucun ministre juif dans les gouvernements tunisiens. Ce qui, soit dit en passant, ne fut pas le cas au Maroc où la présence de la communauté juive a toujours trouvé une traduction politique.

Mohamed Masmoudi, Mongi Slim et Albert Bessis au Palais de Carthage, se rendant auprès du Bey (Octobre 1955)

Je viens moi-même d’une génération qui a vécu une grande proximité avec l’élément juif de la nation. Au début des années soixante, les Tunisiens de confession juive étaient plus de 120.000 à vivre partout en Tunisie. En ce temps, le président de la République leur présentait ses vœux à chaque fête religieuse et leur présence dans le tissu civique était une évidence pour tous. Nous avons ainsi fauté à ce niveau précis à l’égard de la communauté juive à laquelle nous n’avons pas donné la plénitude de ses droits et sournoisement poussée à l’exil.

Pourtant, des ministres juifs auraient, depuis Bourguiba jusqu’à nos jours, constitué un gage politique des plus éloquents et un élément de reconnaissance indiscutable. Et ils étaient et sont toujours nombreux dans la communauté juive à être digne d’un maroquin. Que l’on songe à un Georges Adda, un Gilbert Naccache ou une Sophie Bessis. De toutes les manières, les Tunisiens de valeur ne manquent pas dans la communauté juive et l’ont prouvé sur tous les continents tout en réitérant leur attachement au pays natal, celui des ancêtres depuis les siècles des siècles.

En troisième lieu, ces assauts rageurs contre la diversité tunisienne soulignent une grande ignorance de l’histoire. Car, pour ne citer que l’exemple de la dynastie husseinite, les Juifs tunisiens ont toujours été associés au pouvoir. Que l’on songe aux nombreux administrateurs issus de la famille Scemama et actifs dans les gouvernements tunisiens entre 1765 et 1864.

Que l’on songe aussi au ministre Gabriel Valensi, directeur de protocole du bey entre 1881 et 1913. On peut évoquer d’autres noms, très nombreux, de celles et ceux qui, sans être ministres, ont servi leur pays avec bravoure et loyauté.

Aujourd’hui, alors que la Tunisie s’apprête à retrouver un ministre issu de la communauté juive, il convient plutôt que de s’égarer en anathèmes, de savourer la solennité du moment. Et se féliciter de cette initiative quel qu’en soit la couleur politique.

Il convient tout autant de laisser Trabelsi s’exprimer sur ses idées et son plan d’action afin que les choses continuent à avancer dans ce secteur. Les prochains jours nous montreront sa résolution et souligneront probablement que dans la communauté juive plus qu’ailleurs, la seule couleur politique c’est la Tunisie, la patrie qui, sans doute ni hésitation, passe avant et bien au-dessus de tous les partis et appartenances.

Il nous reste désormais à réparer la faute politique de nos aînés et faire en sorte que la présence d’un ou plusieurs ministres juifs soit un réflexe politique, un gage pour cette communauté et un choix pour la Tunisie. Cela aussi dépendra de René Trabelsi et du cœur qu’il met déjà à l’ouvrage pour honorer sa nomination, la nation dont nous sommes tous issus et la diversité tunisienne qui est l’une de nos plus grandes richesses.

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