Faouzi Ben Abderrahman : « Tout ce que veut Ennahdha, c’est placer ses gens dans les rouages de l’Etat »

faouzi-ben-abderrahmanTunis Hebdo | Faouzi Ben Abderrahman, membre du bureau politique d’Afek Tounès et l’un de ses fondateurs, répond, entre autres, aux accusations selon lesquelles son parti instrumentaliserait le ministère de la Santé pour des fins partisanes.

Dernièrement, l’Union populaire républicaine (UPR), parti de Lotfi M’Raihi, s’est dit consterné par l’instrumentalisation du ministère de la Santé par Afek Tounès. Il a affirmé, dans un communiqué, que «la conseillère particulière de la ministre de la Santé, qui est l’épouse du directeur exécutif de Afek Tounès, consacre son activité à faire la tournée des industriels pharmaceutiques (…) pour susciter des ralliements». Que répondez-vous à cela ?

Ceci est un procès d’intention que je refuse totalement. D’abord, la dame en question est une ancienne du ministère de la Santé. Elle n’est pas une intruse dans ce ministère. De plus, elle n’est même pas adhérente à Afek Tounès. C’est vrai que son mari est le directeur exécutif du parti. Mais elle, elle n’a aucune activité partisane. Absolument aucune. Ceci dit, cela n’exclue pas le fait qu’il y a une mainmise de la part des grands partis sur l’Administration.

Que voulez-vous dire par là ?

Ce que je veux dire c’est que les grands partis politiques n’ont pas encore compris qu’il faut sauvegarder l’indépendance de l’Administration. Ces partis-là croient toujours qu’une victoire aux élections leur donne la légitimité de nommer leurs partisans dans l’Etat : du petit ouvrier, au PDG d’une banque, en passant par les délégués, les gouverneurs, les ambassadeurs, etc.
Depuis la Révolution, on est en train de faire des pas de géant en arrière au niveau de l’indépendance de l’Administration.

A l’époque de Ben Ali, il y avait une mainmise du parti sur l’Etat. Aujourd’hui, cette mainmise n’a pas diminué. Pire, elle a augmenté. Pourtant, l’article 7 du décret-loi (n° 2011-87 du 24 septembre 2011) portant sur l’organisation des partis politiques, interdit, entre autres, aux gouverneurs, délégués principaux, secrétaires généraux des gouvernorats, délégués, chefs de secteurs, d’adhérer à un parti politique. Malheureusement, cela n’est pas appliqué aujourd’hui.

«Le pacte de Carthage est un faux compromis»

En effet, la grande bagarre entre les partis politiques tourne autour des nominations !
Ce qu’il faut donc faire, c’est définir ensemble «les postes politiques» pour que, dorénavant, le parti qui gagne les élections, nomme ses cadres à ces postes-là uniquement.

Qu’avez-vous fait, en tant que parti au pouvoir, pour mettre fin à ce genre de pratiques ?

D’abord, il faut nuancer. Nous ne sommes pas un parti au pouvoir, mais plutôt un parti dans le pouvoir. De plus, nous sommes un parti minoritaire. Nous n’avons que 8 députés au Parlement. De ce fait, on ne pèse pas assez lourd pour imposer le débat sur les questions de fond. Même Nidaa Tounès, le parti qui a gagné les élections, n’a pas pu encadrer le débat politique, et ce, à cause de la crise interne qu’il est en train de vivre. Ennahdha, quant à elle, est un parti suiveur. Tout ce qu’il veut, c’est rester au pouvoir et placer ses gens dans les rouages de l’Etat.

D’autre part, parmi les thèmes que nous estimons très importants, l’augmentation du pouvoir d’achat du Tunisien. Cela pourrait être discuté dans le cadre d’un «pacte national de prospérité», où tous les acteurs politiques et sociaux se rejoindront autour d’un vrai compromis. Un vrai compromis qui n’a rien à voir avec le faux compromis qu’est «le pacte de Carthage» (un acte basé sur des généralités).

Il est clair, donc, qu’on manque de leadership politique qui impose le débat public sur des questions sociétales de fond. Ce qui nous manque aussi c’est un cadre pour ce débat.

La coordination des partis au pouvoir ne représente-t-elle pas un cadre idéal pour cela ?

Cette coordination n’existe plus, et c’est tant mieux d’ailleurs. Elle n’a jamais fonctionné. Elle était juste utilisée pour mettre la pression sur le gouvernement et imposer des cadres partisans dans l’Administration. C’est pour cela que nous nous en sommes retirés.

Vous êtes l’un des rares partis à avoir publié ses rapports financiers pour l’exercice 2014-2015. Pourquoi n’avez pas incité vos alliés au pouvoir à faire de même ?

Le financement des partis est un problème de fond. Aucune démocratie dans le monde ne peut s’installer si on n’a pas des partis politiques avec des finances transparentes. Aujourd’hui, on voit des partis politiques engager des frais qui dépassent de loin leurs capacités. Et quand on leur demande l’origine de cet argent, ils nous disent que ce sont les cotisations de leurs adhérents. Pour qui nous prend-t-on ?

«L’absence de transparence dans le financement des partis pourrait mener à la mafieusation de ces derniers !»

Il est clair également que la Cour des Comptes n’est pas en train de jouer son rôle. Je me demande d’ailleurs pourquoi Celle-ci n’a jamais contrôlé la finance des partis au pouvoir. Qu’est-ce qu’elle attend pour le faire ? Vous savez, l’absence de transparence dans le financement des partis pourrait mener à la «mafieusation» de ces derniers !

Ne craignez-vous qu’à la fin de ce mandat parlementaire, Afek Tounès perde de sa crédibilité ?

Il y a un grand chef d’un grand parti qui est très présent dans le gouvernement et qui a dit : «Nous allons être jugés à la hauteur de notre participation». On ne se défausse pas de nos responsabilités, mais d’un autre côté, on ne peut pas juger un parti majoritaire et un parti minoritaire dans un gouvernement sur le même pied.

Nous sommes toujours dans ce gouvernement, malgré tout, car nous considérons que le parti politique doit être un éclaireur par rapport au gouvernement dans lequel il participe. Quand il voit des failles, il continue à soutenir son gouvernement, mais propose des solutions et des alternatives.

Enfin, que se cache derrière votre retrait du poste de secrétaire général du parti ?

C’était un choix personnel. En démissionnant du poste, je voulais qu’ensemble, on révise la gouvernance de notre parti et voter pour une gouvernance politique différente. Mais cela n’a pas eu lieu, pour différentes raisons… J’ai démissionné aussi parce qu’actuellement, je suis dans la réflexion…

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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