Le mois du patrimoine et les allégories de la notion

Tribune | Par Mohamed Arbi Nsiri (Historien)

A
Le site archéologique de Kerkouane

Sous la multiplication récente des formes de patrimoine subsiste une remarquable constance de cette notion. Qu’est-ce en effet que le patrimoine ? L’étymologie latine patrimonium signifie un ensemble des biens appartenant au « pater », père.

On peut aussi faire remonter cette notion, dans sa définition moderne, à la Renaissance avec l’intérêt pour les monuments antiques, ou à la Révolution française pour le patrimoine bâti d’une manière plus générale.

Dans ses diverses acceptations, le patrimoine est ce qui se transmet d’une génération à l’autre. Il s’agit à la base de ce dont la génération qui transmet a elle-même hérité, mais enrichi de ce qu’elle a constitué, voire appauvri de ce qu’elle a dilapidé.

C’est cette modification, enrichissement ou appauvrissement, qui introduit la principale nuance entre la notion d’héritage et celle de patrimoine. Mais qu’en est-il des acceptions récentes du mot ? En effet, le champ sémantique de la notion est assez large.

Par exemple, le patrimoine génétique, c’est ce qu’un individu reçoit de ses géniteurs et qu’il transmettra, pour moitié, à sa progéniture. Dans ce cas, on pourrait aussi bien parler d’héritage, car ce patrimoine ne se modifie pas par l’acquis, seulement par d’éventuelles mutations, dont les effets sont en général infinitésimaux à l’échelle d’une génération.

Plus généralement, le patrimoine naturel, le patrimoine culturelle, le patrimoine historique, sous toutes leurs formes, sont ce que notre génération souhaite transmettre aux suivantes, qu’elle a en majeure partie hérité, mais aussi enrichi ou appauvri, souvent les deux en même temps selon les domaines.

Ce qui nous intéresse ici est la notion moderne de patrimoine culturel et historique, que l’on réunit depuis le dernier quart du 20ème siècle sous l’appellation de patrimoine commun.

Ce qualificatif indique que plusieurs acteurs s’intéressent à un même patrimoine, sans en être nécessairement propriétaires, et sans que les raisons de leur intérêt ne soient nécessairement les mêmes. La formulation même est controversée, à cause de ces divergences d’intérêt qui empêchent une vision commune de ce patrimoine.

Mais un patrimoine commun n’implique pas une vision commune ni un engagement réciproque. On pourrait aussi bien dire patrimoine partagé, voire patrimoine disputé, mais c’est l’expression de patrimoine commun qui est la plus employée, et elle est à prendre seulement dans son opposition au patrimoine individuel.

En réalité, la notion traditionnelle de patrimoine, comme déjà la notion moderne, repose sur celle de transmission, et, partant, sur une dépossession du « jus abutendi » au profit des héritiers, comme l’exprime la fameuse formule, attribuée à de nombreuses sources, « Nous n’héritons pas la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants ».

Néanmoins, la nouveauté de la notion moderne, c’est l’élargissement des ayant-droit, de la famille à l’ensemble d’une société, voire au monde entier avec le patrimoine mondial. Ainsi, « L’humanité, qui prend chaque jour conscience de l’unité des valeurs humaines, (…) considère les œuvres monumentales des peuples comme un patrimoine commun, et, vis-à-vis des générations futures, se reconnaît solidairement responsable de leur sauvegarde» [1].

Conséquence de cet élargissement, la dépossession du droit de disposer est d’autant plus grande que, non seulement les héritiers sont plus nombreux et moins choisis, mais aussi qu’ils sont moins soumis.

Dans le schéma traditionnel du patrimoine familial, c’est le « patriarche » qui décide seul de la valeur patrimoniale et c’est lui-même qui se donne la contrainte de la transmission : les héritiers ne peuvent la lui imposer, ni personne en leur nom.

Pour le patrimoine commun moderne, les experts la définissent puis la loi l’impose, d’où les réticences des propriétaires de monuments de nature historique. Et dans le contexte international, où aucune loi extérieure ne s’impose à l’intérieur des États souverains, l’Unesco n’a pas pu faire autrement que de n’inscrire que des biens proposés par les États qui les possèdent.

Ce patrimoine commun a fini par faire l’objet d’un engouement que plusieurs auteurs n’hésitent pas à qualifier de culte : c’est le titre que donne il y a déjà un siècle Alois Riegl, historien de l’art et président de la Commission des monuments historiques de l’empire autrichien, à son essai [2].

Plus d’un siècle après cette publication, la conservation du patrimoine, matériel ou immatériel, n’est qu’un moyen au service de la transmission. Or il peut arriver que conservation et transmission entrent en conflit.

Ainsi, on peut essayer de conserver un patrimoine en le rendant le plus solide possible sans qu’il y ait besoin de personne pour le gérer : on le conserve, mais on ne le transmet pas à de nouveaux gestionnaires, ce qui fait que cette transmission doit passer par des outils plus variés et plus indirects que la réglementation et la maîtrise d’œuvre tel que la sensibilisation, la formation, l’éducation dès le plus jeune âge, le dialogue, et surtout, elle nécessite de la part du conservateur (institutions, associations, ministères…) une confiance dans les capacités du récepteur à prendre en charge la notion du patrimoine.


  • [1] Préambule de la Charte de Venise, 1964
  • [2] Alois Riegl, Der moderne Denkmalkultus, sein Wesen und sein Entstehung, Vienne, 1903

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