Abdelaziz Belkhodja : «La femme en noir», c’est l’amour et la politique en Tunisie après 2011

abdelaziz belkhodjaNous avions rendez-vous à 18h30. Abdelaziz Belkhodja nous attendait dans son stand à la Foire International du Livre, au Kram. Une première journée fatigante mais excitante, selon lui. C’était le jour de l’inauguration officielle.

« Seuls les hommes politiques de gauche ont visité notre stand, les autres couraient derrière le chef du gouvernement, de peur de le perdre ».

Éclat de rire général puis l’interview commence.

Il y a 6 ans, en 2010, vous avez publié «la femme en rouge». Est-ce que la Femme en Noir est une suite ?
« La Femme En Rouge est morte, mais son amoureux, Elyes, lui a survécu. Or entre 2010 et 2016 beaucoup d’eau, du sang aussi, sont passés sous les ponts. Elyes a fait une nouvelle rencontre, et il vit cette fois une histoire complètement différente car la politique s’est immiscée dans la vie de couple» (Interruption de l’interview à trois reprises, questions des visiteurs et dédicaces…) En ajoutant la politique, le roman devient engagé ».

N’avez-vous pas peur d’imposer vos convictions à travers cette histoire d’amour ?
« L’écriture non engagée n’a que très peu de sens dans la situation que traverse notre pays. On ne peut pas uniquement lire ceux qui nous caressent les idées dans le sens des neurones ».  Un sourire en coin se dessine sur son visage et il poursuit : « Je me suis tapé toute la littérature classique philo-romaine. Il faut lire l’ennemi, sinon, vous ne bousculez rien dans votre tête et vous risquez l’ennui ».

En parcourant le livre, on découvre qu’il s’agit d’une enquête. Est-ce « le dessus de l’iceberg » d’informations que vous détenez ?
L’écrivain est interrompu par une toute jeune lectrice (14 ans maximum) qui veut une dédicace. Il s’y applique puis me dit : « Quand je vois que les jeunes lisent, c’est du vrai bonheur, c’est quoi la question déjà? » Je répète la question. Il enchaîne : « Le gros problème qu’a vécu la Tunisie après le 14 janvier, c’est la justice transitionnelle. Au lieu d’accéder au palier d’une plus grande justice, le nouveau pouvoir a racketté les profiteurs de l’ancien régime et nous nous sommes retrouvés avec une mafia encore plus puissante, ce qui explique l’état actuel lamentable du pays. »

Les sentiments qu’il y a dans « La Femme en Noir » sont nobles, comment vous avez pu les mêler à un tas de petitesses et ingratitudes ?
« Les deux personnages, qui vivent des véritables sentiments et sont animés par des objectifs humanistes, sont confrontés à la petitesse de l’État et à cette forme minable de la politique que nous subissons. La Femme en Noir raconte la résistance des simples citoyens. Elle raconte ce qu’a vécu la société civile tunisienne ces 5 dernières années, il y a de nombreux clins d’œil sur les grands événements vécus et qui nous ont bouleversés depuis 2011. »

En 2011 vous avez formé un parti politique. Est-ce que vous pensez-aujourd’hui que c’est plus intéressant de militer par le biais de la littérature ?
« L’objectif est toujours le même, mais les moyens de l’approcher sont différents : politique, art, associatif… Cependant, tous ces moyens de défendre ses convictions sont nobles sauf la politique, car aujourd’hui, elle est l’otage des égos et de la pauvreté intellectuelle. Il n’y a ni valeurs, ni idées, ni projets, ni vision. Juste de minables intérêts personnels sans étoffe, sans aucune grandeur. »

A ce point vous êtes déçu ?
« Oui, parce que nous avions un espoir énorme et que seuls les politiques l’on détruit. Et on ne le souligne jamais assez : ce sont eux, par leur vide sidéral, qui sont les vrais responsables de notre désespoir. La Tunisie peut sortir de sa crise en quelques mois mais ces politiciens-là sont désespérant, incapables du minimum vital. »

Vous avez bien dit «désespoir»?
« Oui, l’irresponsabilité des politiques a affaibli l’État et détruit l’économie, ce qui a jeté le pays aux mains de l’étranger. Nous avons perdu notre souveraineté au profit de pétromonarchies intégristes par essence. »

On ne s’est pas trop éloigné du sujet ?
« Nous y sommes en plein», rétorque Belkhodja en tapant fort sur la table. « La trame du livre raconte l’aventure d’un couple qui s’aime mais ce terrible environnement interfère dans les sentiments et chacun cherche, à sa manière, à s’opposer à la fatalité. C’est d’ailleurs cette volonté qui fait de nous des êtres humains : s’opposer à la fatalité, ou, plus simplement à l’immobilisme. »

Et si vous deviez tout réinventer, tout revivre depuis 2011, comment l’écririez-vous ?
« Je l’ai déjà fait. Lisez « le Retour de l’Éléphant » qui vient d’être réédité, aujourd’hui-même. Et ce n’est pas de l’auto-publicité. C’est la réponse à votre question. »

Z.B

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