14 Janvier 2011, 5 ans après, qu’en pensent les Tunisiens ?

Revolution

Le 14 janvier 2011 est la date où tout a basculé pour la Tunisie et où l’imprévisible est arrivé, Le président dictateur, Ben Ali, a quitté le pays.

Des centaines de morts, un pays plongé dans le chaos pendant des semaines mais aussi un incroyable soulagement et un immense espoir déferlent sur le pays. Pour la première fois depuis des années, on utilise des mots comme démocratie et liberté d’expression sans avoir peur de son propre téléphone.

Le pays est porté par une formidable vague d’optimisme. On pleure nos morts mais on est en même temps émerveillé par le champs de possibilités qui s’ouvrent soudain.

Cinq ans plus tard. Le bilan est mitigé. Beaucoup déclarent ouvertement regretter l’ère Ben Ali. Webdo a posé la question à des citoyens.

Quel est le bilan ?

Elyes Gharbi, journaliste
« Tout reste à faire »

Il est souvent difficile d’avoir un ressenti étant à l’intérieur de l’actualité, on est submergé par l’info en continu, un fil rouge qui bouge et qui ramène un flot ininterrompu de faits et news, certains partent vers l’empirisme et cherchent dans les chiffres et les analyses, d’autres iront vers l’histoire et les recoupements, je vais me fier à mon instinct de journaliste.

Face à une désillusion avec filigrane de l’espoir, j’ai cette conviction que le Tunisien brosse un tableau objectif de la situation, il se rend compte que rien n’avance mais il a aussi conscience que de nouveaux acquis sont là. En conclusion, tout reste à faire.

Dr Sami Ben Sassi, gynécologue :
« État de droit non garanti »

La démocratie est là mais elle est encore très fragile. La révolution a été détournée de ses objectifs initiaux. l’État de droit est non garanti. Le peuple a fait son maximum mais les politiciens ont été très décevants. Tout reste possible dans le bon et le mauvais sens.

La jeunesse engagée initialement n’a pas été prise en considération et a complètement perdu confiance. Elle n’arrive pas à trouver sa voie. L’optimisme me parait être un devoir. Tout est possible.

Mehdi Selmi, coach de vie :
« Nous sommes dans la phase coup de pied dans la fourmilière »

Bien que beaucoup de choses doivent être améliorées je préfère croire en ce qui va venir. J’ai l’habitude de ne regarder et ne me concentrer que sur ce qui est positif et qui permet la création et non l’inverse… Personnellement je pense que nous avons découvert une autre facette des Tunisiens, beaucoup de gens diront que c’est un chaos total mais le chaos est justement ce qui précède l’ordre…

Quand on dérange une fourmilière en y donnant un coup de pied par exemple, les fourmis vont se mettre à aller dans tous les sens mais très vite, elles se réorganisent… Nous sommes dans la phase coup de pied dans la fourmilière. Je suis sûr que nous aurons un avenir meilleur.

Emna Ben Jemaa, journaliste :
« Je ne suis pas pessimiste. C’est pire… »

Je suis devenue un peu indifférente je crois, comme anesthésiée. Je ne suis pas pessimiste. C’est pire, je ne vois pas comment on pourrait s’en sortir. Il faudrait des décisions très courageuses qu’aucun de nos politiciens n’osera prendre. La situation est très difficile.

Même l’activisme devient difficile. Les combats à mener sont innombrables et à moins d’être chômeur ou payé pour faire ça, on ne peut être sur tous les fronts et à toutes les manifestations.

Nadia F., avocate :
« La Tunisie est comme un avion sans pilote »

La Tunisie est comme un avion sans pilote. C’est terrifiant. Pour être claire, je ne regrette absolument pas Ben Ali. On était déjà au bord du gouffre, mais c’était camouflé et personne n’osait parler. Ce qui est terrible, c’est qu’on avait tous les atouts pour réussir mais on n’a pas su les préserver. On n’a pas su protéger cette révolution.

Même si la politique est un fiasco total, ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus. On est aux abois économiquement et socialement et ce qui est gravissime c’est qu’on en arrive à faire des compromis même avec la loi pour éviter les bouleversements sociaux.

Zeineb, serveuse :
« Je suis toujours aussi heureuse que Ben Ali soit parti »

Je suis déçue. Je croyais en de grands changements, en la justice sociale. Je croyais qu’on deviendrait le pays des droits de l’homme. Je suis encore optimiste mais je pense qu’il faudra beaucoup de temps pour que les choses changent, au moins dix, quinze ans. Mais je suis toujours aussi heureuse que Ben Ali soit parti.

Lotfi Hamadi, acteur société civile :
« Wallah We Can… »

Cinq années sont passées depuis le révolution et pourtant rien n’a changé. Notre économie a régressé et certains de nos droits, pourtant constitutionnalisés, sont bafoués. Mais je reste confiant malgré tout.

Notre pays ne subit pas de guerre civile, ni de conflits frontaliers. Nous sommes en situation de pouvoir faire de la Tunisie un laboratoire social et économique qui créera pour notre pays, une place dans le monde. Wallah We Can…

Sélim, musicien :
« Je ne me sens plus à l’aise dans mon pays »

Je suis déçu. J’attendais beaucoup de cette révolution. Même si je ne regrette pas le départ de Ben Ali, il faut reconnaître que beaucoup de choses ont empiré. Je ne me sens plus à l’aise dans mon pays. J’ai l’impression d’être sous stress permanent.

Sami, gérant de restaurant :
« Le bilan est triste »

Cette révolution m’a laissé un goût amer d’inachevé. Elle semble profiter à ceux qui ne l’ont pas faite. Très peu d’objectifs ont été atteints, voire pas du tout. Le bilan est triste.

Ali, gardien :
« Les politiciens qu’on a maintenant sont tout aussi pourris »

Je suis heureux que le clan Ben Ali soit parti. Ils volaient les biens des gens. Ce que je regrette, c’est la sécurité. Aujourd’hui, on a peur. Et le niveau de vie a beaucoup baissé en 5 ans. Les politiciens qu’on a maintenant sont tout aussi pourris. Ce gouvernement est nul.

Dr I.F, psychiatre:
« Je me sens de plus en plus étranger dans mon pays »

5 ans après la révolution je me sens de plus en plus étranger dans mon pays. Je ne retrouve plus les valeurs qui me sont chères de travail, de respect de l’autre, de tolérance, de dignité. La vie devient de plus en plus dure et compliquée. Il parait qu’après une révolution il faut du temps pour les les choses s’arrangent, mais disons que pour l’instant il n’y a aucun signal positif.

Wassim Ghozlani, photographe:
« Je reste convaincu que les choses changeront un jour »

Il y a eu tellement d’événements (manifestations, élections, assassinats, attaques terroristes etc) durant les cinq dernière année que j’ai l’impression que la révolution a eu lieu il y a très longtemps. Aujourd’hui je suis vraiment déçu de la tournure qu’a pris cette révolte populaire malgré les multiples acquis positifs. Je reste convaincu que les choses changeront un jour.

Yassine Ayari, politicien:
« Je n’ai pas d’autre choix que de rester optimiste »

On ne peut pas parler de bilan positif quand on se rend compte que les Tunisiens demandent la même chose qu’ils demandaient du temps de Ben Ali: plus de vol, plus de corruption, plus de torture, plus de mélange entre famille, parti et Etat. D’ailleurs, quand on y pense, c’est ce qu’on demandait déjà du temps de Bourguiba.

Cela fait donc 60 ans qu’on demande les mêmes choses sans les obtenir. Il n’y a pas eu de réforme de l’Etat. Ce qui a changé depuis la révolution, c’est qu’on peut s’exprimer. Et surtout, c’est que le fait que les icônes soient tombées.

Tous ces militants du temps de Ben Ali qu’on a érigés en sauveurs ont montré leurs limites. Le terrain est aujourd’hui vierge pour que de jeunes politiciens prennent la relève. Même si beaucoup d’illusions ont été perdues, je n’ai pas d’autre choix que de rester optimiste.

Mehdi F., chef d’entreprise:
« Chaque jour, on coule un peu plus »

C’est pire que ce que c’était, économiquement, c’est une catastrophe. Ben Ali n’était pas mauvais en tout et on n’avait pas de terrorisme. Aujourd’hui, le pays prend de l’eau de partout. Chaque jour, on coule un peu plus. J’ai beaucoup de mal à être optimiste. Même si les choses doivent changer, ce ne sera pas avant très longtemps, dix ans au moins.

S.B.

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