1927 : une année culturelle faste en Tunisie

1927 : une année culturelle faste en Tunisie

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Habiba Msika
Habiba M’sika

Le hasard d’une recherche documentaire, dans le contexte d’une recherche personnelle sur Aboulquacem Chabbi et Ali Douagi, me fait découvrir une année faste pour la culture tunisienne à la fin des années vingt du siècle dernier.

C’est l’année 1927, qui annonce déjà le grand «boom» politique, social et culturel des mythiques années trente, célébrées par Fadhel Jaziri dans son film «Thalathon». Mais qui y a-t-il donc eu de spécial, sur le plan culturel en cette année 1927 ?

«Saga» ouvrière

A tout seigneur tout honneur ! Commençons par les livres ! Et là, il faut relever le fait exceptionnel de voir paraître en 1927 deux livres-tournants dans le réveil de la conscience nationale. Il s’agit, en l’occurrence de l’œuvre de Tahar Haddad, «Les travailleurs tunisiens et l’émergence du mouvement syndical», et de l’anthologie de Zine El Abidine Sanoussi, «La littérature tunisienne au 14e siècle» (de l’hégire).

Dans le premier livre, Tahar Haddad, avant de devenir célèbre, en 1930, en tant que «défenseur de la femme», se fait le chantre et l’historien (après y avoir participé activement) de la naissance du premier syndicat tunisien indépendant, sous l’impulsion de Mohamed de Mohamed Ali El Hammi (1890-1928).

L’aventure des deux hommes commença en juin 1924, avec la création de « la Mutuelle économique tunisienne » et connut son apothéose avec la fondation, en décembre de la même année de la Confédération générale des travailleurs tunisiens (CGTT). On connaît la suite de cette aventure : Mohamed Ali arrêté et condamné à l’exil en 1925, avant de trouver la mort, le 10 mai 1928, dans un accident de la route (qualifié de « mystérieux » par certains historiens) entre la Mecque et Jeddah en Arabie Saoudite.

C’est cette «saga» que Tahar Haddad a retracé dans son livre, «Les travailleurs tunisiens et l’émergence du mouvement syndical », en recourant au témoignage direct, le sien, bien entendu, mais aussi aux journaux de l’époque et à divers documents qui étaient en sa possession, en sa qualité de membre fondateur (chargé de la propagande) de la CGTT.

Mais au-delà du témoignage et de l’œuvre d’historien. Tahar Haddad a fait passer aux Tunisiens, à travers ce livre, un message indirect et un appel à la continuation de la lutte ouvrière pour un syndicat tunisien indépendant. Un vœu qui sera exaucé par Farhat Hached, avec la création de l’UGTT, le 20 janvier 1946.

Affirmer sa «tunisianité»

Dans le second livre, Zine El Abidine Senoussi, écrivain, journaliste, essayiste, imprimeur et fondateur de plusieurs journaux, dont notamment «Al Alam al adabi», prouve l’existence d’une littérature tunisienne spécifique et confirme, dans la première partie de ce livre qui paraît en 1927, le talent de grands poètes comme Chedly Khaznadar, Houcine Al Jaziri, Saïd Abou Bakr, Ahmed Kheireddine… et un jeune homme de dix-huit ans, qui n’est autre que Aboulqacem Chebbi.

A travers ce premier tome de son anthologie, qui sera suivi d’un second en 1928 (où il présentera, entre autres poètes, Mahmoud Bourguiba, Mustapha Khraïef, Abderrazak Karabaka… et Tahar Haddad), Senoussi a fait œuvre de patriotisme en confirmant, déjà, une « tunisianité » que le colonisateur tâchait s’escamoter, mais aussi en ouvrant la voie à « la littérature politique », selon l’expression de Senoussi lui-même, ce qui lui valut, par la suite, des tracasseries administratives, alors qu’il imprimait le quatrième volume de l’anthologie poétique et s’apprêtait à attaquer la partie consacrée à la prose.

Et il dut, alors, renoncer à la continuation de son projet, d’autant plus que cette partie comportait plusieurs fragments de cette «littérature politique» dont la puissance colonisatrice ne voulait pas.

« Le gala de l’année »

En passant des livres au théâtre, c’est la constitution de la troupe «Al Mostaqbal attamthili » qui attire l’attention en cette année 1927. La troupe, fondée en janvier, comptait notamment Béchir Methanni, Tahar Belhaj, Chedly Ben Friha, Naceur Bouderbala, Ouassila Sabri, Allala Sfaïhi…

Avec cette constellation de « stars » de l’époque, la troupe eut un tel succès qu’elle bénéficia de subventions de la Municipalité et de la Direction de l’instruction publique. Seules « Jamiyat attamthil al arabi » et la troupe « Assaâda » avaient pu, pendant 1929, lui tenir tête, selon un témoignage de Mohamed Lahbib, avocat et homme de théâtre (journal Ennahdha, 4 juin 1932).

Entre théâtre et chanson en 1927, la transition est très vite trouvée. Il s’agit de Habiba M’sika, à la fois actrice et chanteuse. Mais en cette année 1927, c’est la chanteuse qui nous intéresse. Elle est au sommet de sa gloire et le démontre magistralement à travers un grand gala à l’Eden Théâtre Kemli (au Passage, Tunis, le 8 octobre 1927).

Avec un programme qui a alterné « bacharefs », « mouachahat », dialogues, monologues et airs modernes (valses, charleston), Habiba M’sika a étalé toutes les facettes de son talent de chanteuse de charme. Et il n’est pas exagéré de dire que ce fut «le gala de l’année 1927».

Sfax, capitale du cinéma

Et le cinéma ? C’est Omar Khlifi, dans son livre « L’histoire du cinéma en Tunisie », qui nous fournit la réponse : « 1927 fut l’année du cinéma en Tunisie. Effectivement, une intense activité cinématographique régna sur toute l’étendue du territoire ».

Et Khlifi d’énumérer les événements, cinéma de cette année 1927. Et d’abord, le tournage à Sfax du film d’Henri Tescourt, « La maison du Maltais », adapté du roman de Jean Vignaud portant le même titre et dont les événements se passent partiellement à Sfax.

La «capitale du Sud» accueillit, au cours de la même année, l’équipe de tournage de « Sables », un film réalisé par Dimitri Kirsanoff et dont l’action se passe à Tunis et dans le sud tunisien. Et c’est à Tozeur et El Oued que seront tournées les principales scènes du film.

« Jamais deux sans trois » : Sfax était encore une fois, « la capitale du cinéma en Afrique » (comme l’écrit Omar Khlifi dans son livre), et ce, à l’occasion du tournage dans ses murs d’un film portant le titre de « Sous le ciel d’Arabie » et réalisé par Charles-Rogers Dessort. Parmi les séquences tournées à Sfax, « une superbe fantasia », selon « La Dépêche sfaxienne ».

A ce trio « franco-sfaxien », il faut ajouter deux autres films : le premier «Juifs africains », est réalisé le premier par Stéfan Markus sur un scénario d’Eugène Cohen et Albert Djeribi et tourné à Jerba, le second film étant un documentaire commandé par la Fédération tunisienne des syndicats d’initiative sur le trajet Biskra-Tozeur, réalisé par une auto à six roues.

Une « Stella », s’il vous plaît !

Nous allons terminer avec un événement que j’ai hésité à classer comme culturel, mais qui en est un, si l’on prend le mot «culture» dans son sens le plus large. Alors pourquoi hésiter ? Il s’agit du lancement, en cette année 1927, de la première bière tunisienne, la bière « Stella », qui, quatre-vingt-huit ans plus tard, se porte encore bien. Mieux, elle est passée de la bouteille « boukerch » à la canette mine et longiligne. «Garçon ! Une Stella s’il vous plaît !»

Adel Lahmar

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