Le billet de Hatem Bourial – Pourquoi Ennahdha ne réussira jamais…

Le billet de Hatem Bourial – Pourquoi Ennahdha ne réussira jamais…

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Manifestation KasbahDeux raisons se conjuguent et sont le socle de la crise actuelle qui secoue le pays : la fragilité de l’opposition et l’arrogance d’Ennahdha. Les racines initiales de cette crise remontent aux fameux sit-in de la Kasbah qui virent le régime politique né de l’Indépendance nationale effectivement basculer. Depuis, la gauche rêve de revenir à la Kasbah.

Toutefois, après les derniers ratages des mobilisations récentes, cette perspective semble s’éloigner. A moins d’un bras de fer qu’engagerait une poignée de militants résolus face au pouvoir en place, au risque de déclencher une confrontation. Ce qui se joue en cette journée du 15 novembre pourrait bien précipiter la transition dans un nouvel épisode de confusion. Ce prochain épisode qui se dessine sera-t-il encore une fois en faveur des islamistes?

LA KASBAH 2, MOMENT CLÉ DE LA RÉVOLUTION

A la Kasbah, l’extrême-gauche tunisienne croyait le grand soir révolutionnaire enfin venu. Le pouvoir destourien vacillait, le RCD était en voie de dissolution et la constitution de 1959 n’allait pas tarder à passer aux oubliettes de l’histoire. Cette mobilisation de la Kasbah avait vu les différents mouvements islamistes adopter les mêmes mots d’ordre et se mettre dans le sillage de la gauche radicale.

De fait, les deux ennemis jurés du Destour, les deux pôles opposés qui avaient souffert sous Bourguiba et Ben Ali, semblaient étrangement se comporter comme des alliés de circonstance, poussant ensemble le Destour à sa chute.
Le sit-in de la Kasbah 2 fut en ce sens un moment clé de la révolution tunisienne. Car si le départ de Ben Ali était un pas essentiel, la chute du gouvernement Ghanouchi qui constituait une rupture dans la continuité destourienne est pour sa part le véritable moment révolutionnaire. Et c’est de ce moment qu’aussi bien les islamistes que la gauche radicale, tirent leur légitimité révolutionnaire d’aujourd’hui.

En effet, si la formidable convergence entre jeunesse rurale et urbaine, entre réseaux sociaux et agitation politique, entre immolation de Bouazizi et répression aveugle des émeutes de Menzel Bouzaiane a fini par avoir raison de Ben Ali, c’est par contre la conjonction des revendications de la gauche et des islamistes qui sera la première donne politique d’après le 14 janvier.
Cette nouvelle donne aboutira à la nomination de Beji Caid Essebsi à la tête du gouvernement puis aux élections d’octobre 2011 qui marqueront, c’est un point extrêmement important, un fait politique incontournable: à combat égal, à répression égale, les mouvements islamistes ont été perçus par le vote populaire comme ayant plus de légitimité que la gauche.

LE 23 OCTOBRE 2011, CATASTROPHE ÉLECTORALE
POUR TOUTES LES GAUCHES

De fait, les tendances se réclamant des travailleurs et de la justice sociale teintée d’idées socialistes seront les grands perdants de cette élection dont, il ne faut pas l’oublier, les Destouriens avaient été exclus. C’est après octobre 2011 qu’islamistes et gauchistes, hier alliés de circonstance, ont recommencé leur confrontation, les uns brandissant des quolibets à propos des 0,% et les autres qualifiant Ennahdha de RCD à barbe.
Pourtant, il était prévisible et cela se vérifiera à chaque élection que la gauche radicale ne recueillerait que des poussières, sauf dans ses bastions historiques de Tunis, du bassin minier et du nord-ouest. En l’absence des Destouriens qui sont et demeurent le véritable parti centriste de l’échiquier politique, la gauche n’a rien pesé face à Ennahdha, fer de lance de la mouvance islamiste, allié au CPR et à des indépendants dont le panarabisme est le crédo fondateur.

Ainsi, le 23 octobre 2011 représente au fond la revanche des islamistes et des panarabistes, vainqueurs de leur vieil ennemi destourien. On parlera d’ailleurs, après ces élections de nouvelle indépendance, de victoire finale des ennemis politiques de Bourguiba, de mort du Destour. Toute cette exubérance revancharde préfigurait ce qui se passe aujourd’hui.
Car, au fond, pour les islamistes et les nationalistes arabes, ce n’était pas la révolution qui avait gagné mais Bourguiba qui avait enfin perdu. C’est pourquoi le 23 octobre est ressenti par les islamistes surtout, comme le moment révolutionnaire qui leur ouvrait les portes du pouvoir et allait leur permettre non pas de concrétiser le programme pour lequel le peuple avait cru les élire mais de mettre en place un tout autre projet qui consiste en la débourguibisation de la Tunisie.

Tous les soubresauts actuels que nous vivons s’inscrivent dans ce projet idéologique qui consiste à modifier l’identité politique de la Tunisie pour faire passer notre pays de sa singularité bourguibienne à une norme islamo-panarabe. Faut-il le rappeler ? La constitution tunisienne qui a été abolie interdisait explicitement la référence partisane à l’islam et à l’arabité, deux tabous politiques car ces deux éléments identitaires étaient considérés par le pouvoir déchu comme des données partagés par tous les Tunisiens, hormis les minorités. Au vu de ce qui se passe de nos jours, on comprend mieux cet interdit.
Aujourd’hui, l’heure est au détricotage des acquis de l’Etat bourguibien : d’abord, le contrôle des mosquées et ensuite la restauration des habous et demain la polygamie et le reste. S’agit-il de nous rétablir dans notre identité véritable ou bien du déploiement d’un projet idéologique à coloration islamiste radicale ?

LE DETRICOTAGE DE L’ÉTAT BOURGUIBIEN

Et c’est en cela qu’Ennahdha commet une erreur historique qui lui coûtera à court terme son statut de parti le plus puissant du mouvement islamiste tunisien. S’allier tactiquement aux radicaux islamistes constitue, comme nous le voyons depuis la montée du terrorisme, une arme à double tranchant qui pourrait briser Ennahdha en deux entités voire davantage si d’aventure la synthèse actuelle au sein du bureau politique nahdhaoui était remise en question. Car, leurs propos et attitudes démontrent bien que nombreux sont les ténors de ce parti à sympathiser avec certains radicaux.

Mais revenons à l’erreur d’Ennahdha. Elle est plurielle et se compose de plusieurs volets.
Ainsi Ennahdha cherche à rompre avec le génie tunisien, c’est à dire avec notre manière unique d’être à la fois musulmans, arabes, africains, méditerranéens un peu latins et un peu européens avec aussi notre vieux fonds berbère et punique. Nous sommes uniques et ce que nous sommes aujourd’hui vient pour beaucoup de ce que nous étions hier. Pourtant Ennahdha ne voit que de l’uniformité. Sans s’en rendre compte, ce parti cherche à détruire l’identité tunisienne, ce qui nous rend différents d’un Algérien, d’un Irakien ou d’un Yéménite. A force de ne voir que l’arabité et l’Islam, on perd le reste de nos spécificités. Cela peut mener notre pays à sa dissolution dans des entités plus vastes.
Par ailleurs, Ennahdha a trop abusé du double langage voire du mensonge pur et simple. Ceci, les Tunisiens ne sont pas près de l’oublier. N’est-ce pas une erreur de faire perdre sa crédibilité à la parole publique? De plus, les promesses électorales de ce parti n’ont nullement été tenues.

ROMPRE AVEC LE GÉNIE TUNISIEN

Le parti islamiste n’a réussi en deux ans de pouvoir qu’à aggraver les polarisations au sein du pays. Ainsi, outre la fracture est-ouest, la Tunisie compte aujourd’hui deux pôles antagonistes qui risquent de passer les prochaines années à se faire des crocs en jambe au détriment du progrès social, de la croissance économique et du développement culturel.

Les Tunisiens sincères le ressentent en leur for intérieur : seule une convergence entre Nida Tounes et Ennahdha, une réconciliation historique entre la Gauche, le Destour et les islamistes pourrait éviter à la Tunisie de stagner. D’ ailleurs, nombreux ont été ceux qui avaient cru cette heure venue, lors de la démission factice de Hamadi Jebali. Mais même cela, Ennahdha n’est pas capable de le réussir. Sauf, bien sûr, si cette convergence se fait en faveur du parti islamiste. C’est l’une des raisons du blocage du dialogue national.

Et par extrapolation, c’est l’une des raisons qui font que les islamistes marocains ont le vent en poupe. Au pouvoir, ils ont créé les conditions d’un modus vivendi avec leurs opposants et, fidèles au roi, ils font allégeance au Maroc là où les nahdhaouis se prennent pour le roi et tournent le dos à la différence et se soucient peu de leur pays dont ils semblent vouloir programmer l’effondrement.
A ces conditions, Ennahdha ne pourra réussir qu’au détriment de la Tunisie. C’est au fond le choix de ce parti qui, requinqué par la fragilité de l’opposition, se voit dans un boulevard, libre de tout faire, un peu comme à la veille des élections d’octobre 2011.

Partie pour détruire le génie tunisien, Ennahdha a déjà des délires de grandeur, tout en jurant le contraire. Depuis février puis juillet 2013, ce parti ne fait qu’esquiver, retarder l’échéance, diviser les Tunisiens, rêver d’une dictature. Ceci ne pourra pas durer indéfiniment.
Rusés, les nahdhaouis ont embarqué l’opposition dans un dialogue national qu’ils comptent bien éluder. Parallèlement, le dossier du terrorisme demeure d’actualité tout comme les tiraillements à l’ANC qui, dans cette atmosphère crépusculaire, débat des habous alors que, selon toute évidence, les priorités sont ailleurs.

LA POSTURE MORALE DU QUARTETTE,
SOCLE DE LA DÉMOCRATIE DE DEMAIN

Ennahdha sait tout cela et s’accommoderait bien d’un Etat en voie de décomposition du moment qu’elle le contrôlerait et mènerait sa reconstruction. C’est pour cela qu’avec la donne actuelle, ce parti serait gagnant à tous les coups. En effet, les islamistes tiennent l’ANC, le gouvernement, les radicaux islamistes, les ligues de protection de la révolution et tout ce qui pourrait participer à une confrontation si elle devenait nécessaire. Ceci mène à un constat amer ; Ennahdha tient le pays malgré lui et manie la carotte et le bâton dans presque toutes les directions. En soi, ce sont là les germes d’une dictature naissante. Et c’est bien ce qui nous fait dire qu’Ennahdha ne réussira jamais. Comme Ben Ali, elle finira par être rattrapée, malgré la peur, par la volonté du peuple.

Ennahdha a le tort de mépriser le génie tunisien qui n’est pas réductible à une identité arabe et islamique. Les partisans de ce mouvement devraient aussi réaliser que s’ils sont les bénéficiaires provisoires de la crise politique, c’est le Quartette qui, moralement tient la main. Car la seule promesse de démocratie vient non seulement de l’initiative du Quartette mais de son attitude éthique et de la fidélité de ses composantes au génie tunisien, pétri de pragmatisme et de loyauté envers le peuple dans sa diversité. Rien que cette posture morale du Quartette peut suffire à poser le socle de la démocratie de demain. Loin des dérobades et compromissions d’Ennahdha, loin de l’infantilisme de la gauche radicale, loin des illusions des partis sans assise populaire et dans la nécessaire et inéluctable convergence entre les grandes familles politiques.

Car si nous construisons notre démocratie sur l’illusion d’une alternance entre Ennahdha et Nidaa Tounes, nous irons droit dans le mur une nouvelle fois et c’est le pays qui s’enfoncera dans des crises politiques à répétition. Seule une convergence, un compromis historique entre les deux mouvances pourrait ouvrir la voie à une nouvelle Tunisie qui ferait la synthèse entre les conservateurs républicains et la grande famille social-démocrate. Mais cela aussi Ennahdha feint de ne pas vouloir en entendre parler. Quitte à couler avec le bateau Tunisie dont le gouvernail n’a jamais été autant disputé. Peut-on parler de victoire en coulant avec le bateau ?

A force de vouloir gagner à tous les coups, Ennahdha risque de tout perdre : sa crédibilité bien entamée, ses militants les plus récents, l’honneur de ses combats antérieurs et aussi les sièges et les maroquins auxquels ce parti s’accroche avec l’énergie non pas du désespoir mais de l’arrogance contrariée, la duplicité démasquée et la plus pathétique des volontés de puissance.

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