Ils sont libres et nous l’ignorons


Ils sont arrivés dimanche matin de Rgueb, Gasserine, Sidibouzid, Menzel Bouzaiane, Théla et d’ailleurs, tous de fripe vêtus, les traits creusés par une nuit de marche à pieds, fiers.

Par milliers ils se sont installés à la Kasba, siège du gouvernement de leur pays. Ils sont venus voir, parader et en finir.

Les Tunisois, curieux, s’amassent, commentent, participent timidement. Un ami me chuchote d’un air moqueur “ils sont ignorants, il n’y a personne en ce moment dans le bâtiment”, reflet de ce mépris ordinaire des nantis de la capitale que nous sommes face à ces gens “de l’intérieur”.

En réalité, mépris de l’ignorant face à une sagesse instinctive qui le dépasse.

Nous, qui sommes trop près de nos économies, de notre quotidien, de nos “acquis” qu’on aime tant à exposer à répétition à nos amis étrangers, jusqu’à l’ennui.

Nous, qui par appréhension du changement, angoisse archaïque du chaos, avons transformé ce beau pays peuplé de gens de valeurs en un générateur automatique de dictature, tantôt éclairée, tantôt crapuleuse, au gré du vent de l’histoire.

Ces Tunisiens de l’ombre manifestent en effet un dimanche devant un bâtiment public vide. Ils manifestent parce qu’il est vide, vide de sens, depuis longtemps.

Ils veulent y loger du sang neuf, libérer le premier ministre de sa propre peur. Ils veulent remettre de la dignité dans l’état, de la morale dans l’administration, de la patrie dans le pays. Et on les traite d’ignorants.

Ils ont balayé en quelques jours, armés de pierres et de téléphones, un système que toutes les oppositions politiques et syndicales ont échoué à faire reculer pendant cinquante ans. Ils ont affronté la peur, les balles, seuls, ensemble, spontanément, poussés par le seul sentiment d’être “dans le vrai”, de faire ce qu’il faut.

Ils ont réveillé la conscience moribonde de dix millions de personnes, ému le monde, réconcilié Islam et vie, Islam et liberté dans l’imaginaire de l’humanité, et on continue à les traiter d’ignorants.

Leur sacrifice a mis la Tunisie sur la carte du monde libre, devinez quoi? Ils restent encore et malgré tout des ignorants, pour nous.

A tout ceux parmi nous, qui aujourd’hui, parlent de crise alors que nous vivons une fête, tous ceux qui déploient leur énergie à colmater les brèches, tous ceux qui ont encore peur et renoncent à réclamer plus, leur message est limpide: “nous sommes libres et nous l’ignorons”.

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