L’intelligence artificielle commence à modifier en profondeur le marché du travail en Tunisie, avec des effets qui dépassent désormais les seuls métiers de l’informatique. Intervenant vendredi 25 septembre 2026 à l’occasion du Forum international sur l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les métiers du futur, organisé à la Cité de la Culture à Tunis, l’expert en sécurité informatique et en intelligence artificielle Haythem Mir a estimé que l’IA avait déjà fortement affecté plusieurs professions dans différents secteurs.
Selon lui, certaines entreprises ont supprimé des postes ou des spécialités pour les remplacer par des solutions reposant sur l’intelligence artificielle, notamment dans les domaines de l’ingénierie et des technologies. Il a également évoqué le cas de sociétés opérant dans la sous-traitance en Tunisie qui auraient cessé leurs activités, dans un contexte où l’automatisation permet aux entreprises clientes de réduire certains coûts et de traiter davantage de tâches avec des outils d’IA.
L’impact ne se limiterait toutefois pas aux métiers technologiques. Haythem Mir a cité notamment le droit et la médecine parmi les secteurs désormais concernés par l’essor de l’intelligence artificielle. Selon lui, l’IA tend à devenir une alternative pour certaines tâches en raison de son coût et de sa capacité à produire rapidement certains résultats. Il estime ainsi que la Tunisie se trouve à une étape charnière qui impose de revoir en profondeur les politiques de formation et l’adaptation des compétences.
Cette évolution concerne également les métiers manuels, que l’expert considère comme exposés à terme à l’automatisation. Il distingue ainsi entre les professions appelées à disparaître et celles qui seront surtout profondément transformées par l’utilisation de nouveaux outils.
Une tendance mondiale, mais avec des niveaux d’exposition très différents
Le phénomène observé en Tunisie s’inscrit dans une transformation beaucoup plus large du marché du travail. L’Organisation internationale du travail (OIT) estime qu’environ un travailleur sur quatre dans le monde exerce aujourd’hui une profession présentant un certain degré d’exposition à l’intelligence artificielle générative. L’organisation souligne toutefois une nuance importante : dans la majorité des cas, l’IA devrait davantage transformer les emplois qu’entraîner leur disparition complète, car une partie des tâches continuera de nécessiter une intervention humaine.
Les pays ne sont cependant pas exposés de la même manière. Les données analysées par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) montrent que les professions intellectuelles et hautement qualifiées figurent parmi celles qui sont aujourd’hui les plus exposées aux progrès de l’IA. Les informaticiens, les professionnels du commerce et de la gestion ainsi que certaines professions scientifiques et d’ingénierie font partie des catégories les plus concernées. Cette exposition ne signifie toutefois pas automatiquement une suppression des emplois : elle peut correspondre à une automatisation de certaines tâches et à une évolution du contenu du travail.
Les écarts sont particulièrement importants entre les économies. Selon les estimations de l’OCDE, la proportion de travailleurs exposés à l’IA générative varie fortement selon les pays, allant d’environ 25 % en Inde à près de 65 % aux États-Unis dans les données étudiées. Le Canada se situe également à un niveau élevé, avec environ 57 % de l’emploi considéré comme exposé.
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Cette différence s’explique notamment par la structure des économies. Les pays disposant d’un secteur important de services, de technologies, de finance et d’activités à forte intensité de connaissances sont davantage concernés par l’IA générative. À l’inverse, les secteurs reposant principalement sur certaines activités physiques ou manuelles sont, pour l’instant, moins directement exposés aux capacités actuelles de l’IA générative.
Pour les économies en développement, la problématique comporte une dimension supplémentaire. Une étude conjointe publiée en 2026 par l’OIT et la Banque mondiale, portant sur 135 pays, souligne que certains pays en développement pourraient connaître les perturbations liées à l’IA avant de bénéficier pleinement des gains de productivité qu’elle peut générer. Les écarts d’accès aux infrastructures numériques, aux compétences et aux technologies peuvent en effet conditionner la capacité des entreprises et des travailleurs à tirer profit de cette transformation.
La Tunisie se trouve ainsi dans une situation particulière. Son économie dispose d’un important vivier d’ingénieurs et de compétences numériques, tandis qu’une partie de son activité repose sur les services informatiques et la sous-traitance destinés à des marchés étrangers. L’introduction massive d’outils d’IA peut donc représenter simultanément un risque pour certaines activités fondées sur des tâches facilement automatisables et une opportunité pour les entreprises capables de monter en gamme.
Les premiers signaux montrent d’ailleurs que le marché tunisien ne se limite pas à une logique de suppression de postes. Des entreprises recrutent également des profils spécialisés dans l’intelligence artificielle, le machine learning, l’automatisation et les infrastructures nécessaires au déploiement de ces technologies. Des offres récentes portent notamment sur l’ingénierie des infrastructures IA, le développement d’agents IA et l’automatisation des processus.
Déplacement de 92 millions d’emplois
À l’échelle mondiale, le Forum économique mondial estime d’ailleurs que les transformations technologiques et économiques pourraient entraîner, d’ici 2030, la création de 170 millions d’emplois et le déplacement de 92 millions d’emplois, soit un solde théorique de 78 millions d’emplois supplémentaires. Ces projections concernent l’ensemble des grandes transformations du marché du travail et ne peuvent donc pas être attribuées à l’IA seule.
Pour la Tunisie, l’enjeu apparaît dès lors moins comme celui d’une opposition entre l’homme et la machine que comme celui de l’adaptation des compétences. La question de la formation devient centrale, notamment pour les métiers dont les tâches peuvent être automatisées ou fortement assistées par l’IA. L’évolution pourrait ainsi conduire à une recomposition des professions plutôt qu’à une disparition uniforme des emplois, avec de nouveaux besoins en matière de supervision, de vérification, de cybersécurité, de gestion des données et de maîtrise des outils d’intelligence artificielle.