Il faut avoir emprunté la porte Bab Bhar pour savoir ce qu’est une ville siamoise. En traversant cette porte monumentale, vous êtes à la fois au seuil d’une ville et à son terme.
D’un côté, vous êtes dans la médina historique et son dédale de rues et de souks. Ici, c’est la ville « arabe », ses mystères et ses promesses, ses quartiers résidentiels et ses communautés plurielles, ses mosquées, églises et synagogues, jadis protégés par d’épais remparts.
De l’autre côté, c’est une seconde ville, plus récente, née lorsque la cité médiévale est sortie de son écrin pour s’agrandir. Cette ville neuve a aussi porté le qualificatif d’européenne et a connu son expansion au tournant du vingtième siècle. L’usage, l’histoire et la topographie en ont fait le centre-ville de Tunis, le coeur moderne de la capitale.
Très métaphoriquement, la porte Bab Bhar porte deux noms puisqu’elle est également désignée comme étant la porte de France. De fait, elle sépare, relie et rassemble deux mondes, deux pays, deux villes. Plus précisément, elle est l’interface par excellence d’une ville siamoise qui hésite entre Orient et Occident.
Repliée sur elle-même, la médina de Tunis reste le socle symbolique de la cité. Délimitées par deux enceintes dont il reste trois portes et de rares vestiges, cette médina et sa kasbah sont le berceau initial, un site occupé depuis l’Antiquité qui sera réhabilité par les conquérants arabes et tous ceux qui se sont succédé ensuite. À la fois andalouse, ottomane et européenne, la médina a connu plusieurs époques et continue à se réinventer.
Quant au centre-ville, il est loin d’être une simple excroissance. Au fil des siècles et des décennies, il a eu sa vie propre et lui aussi suscité de nouveaux quartiers. Les évolutions ont été telles que le noyau initial de cette ville dite européenne, a largement débordé de son site.
Aujourd’hui, les urbanistes parlent d’hypercentre pour désigner les artères historiques de ce versant de la ville. C’est dire combien l’onde urbaine s’est propagée dans toutes les directions. C’est aussi souligner que ce centre qui n’est pas le centre, fait partie intégrante de la mémoire de la ville et de l’inconscient collectif des habitants. De ce côté aussi, le patrimoine est jalousement protégé et recensé dans ses moindres détails.
Siamoise, Tunis s’arpente également à l’aune de cette Petite Europe, née face à Bab Bhar, la bien nommée porte de la Mer. Duelle, Tunis amputée de son centre-ville, ne serait plus la même et ce sont bel et bien ces translations, ces passages d’un centre à un autre qui font les sortilèges de ma ville, son caractère pluriel et son immuable hospitalité.
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