Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes en présence de l’équipe du film, L’Affaire Marie-Claire, réalisé par Lauriane Escaffre et Yvo Muller, remet en lumière l’un des procès les plus importants de l’histoire contemporaine française : le procès de Bobigny. Plus qu’une affaire judiciaire, il s’agit d’un moment charnière dans l’histoire des droits des femmes en France, qui a contribué à faire évoluer le regard de la société sur l’avortement et a ouvert la voie à la loi Veil.
Le film revient sur l’histoire de Marie-Claire Chevalier, adolescente poursuivie après avoir avorté à la suite d’un viol. À ses côtés comparaissent également sa mère et deux autres femmes ayant participé à l’intervention. Leur défense est assurée par Gisèle Halimi, qui choisit de ne pas seulement défendre les accusées, mais d’attaquer la loi elle-même et de transformer le tribunal en espace politique.
C’est d’ailleurs la principale force du film. Son intérêt dépasse largement la reconstitution historique. L’Affaire Marie-Claire permet de transmettre cette histoire à une génération qui ne l’a pas vécue, mais aussi à un public étranger qui ne connaît pas forcément le procès de Bobigny ni sa place dans l’histoire française. Le film rappelle que le droit des femmes à disposer de leurs corps n’a rien eu d’évident ni d’acquis ; il a fallu des luttes, des procès, des femmes prêtes à affronter la justice et des personnalités comme Gisèle Halimi pour faire bouger les lignes.
Un film traversé par une polémique extérieure
Pourtant, regarder L’Affaire Marie-Claire aujourd’hui est devenu difficile sans entendre la polémique qui accompagne désormais le film.
Cette controverse est née lorsque Charlotte Gainsbourg, qui interprète le rôle de Gisèle Halimi, a signé une tribune s’opposant à la reconnaissance d’un État palestinien par la France. Immédiatement, des critiques ont émergé, rappelant une dimension essentielle de la vie de Gisèle Halimi : son engagement constant en faveur de la Palestine.
Car Gisèle Halimi n’était pas seulement l’avocate du procès de Bobigny ni uniquement une figure féministe. Née en Tunisie, engagée dans les luttes anticoloniales, elle a soutenu l’indépendance tunisienne et algérienne, défendu la cause palestinienne et pris position sur de nombreux combats internationaux.
Lire aussi : A Paris, une statue pour Gisèle Halimi, mémoire d’un combat ancré entre deux rives
La polémique prend une nouvelle ampleur lorsque Serge Halimi, fils de Gisèle Halimi, publie une lettre ouverte dénonçant ce choix. Il y rappelle les engagements souvent moins mis en avant de sa mère : le Tribunal Russell sur la Palestine, sa défense de Marwan Barghouti, ses prises de position sur Gaza et sa solidarité constante envers les Palestiniens. Il écrit notamment que sa mère « aurait lu cette tribune avec dégoût ».
Mais au-delà de la lettre elle-même, cette affaire pose une question beaucoup plus large : qu’attend-on d’un acteur qui incarne une personnalité historique ?
L’acteur doit-il ressembler au personnage qu’il interprète ?
Le cinéma a déjà connu ce type de débats. Une vive polémique avait accompagné le choix d’une actrice noire pour incarner Cléopâtre, certains invoquant l’histoire et les représentations de l’Égypte antique. Plus récemment, l’annonce du choix de Denzel Washington pour interpréter Hannibal Barca avait suscité des discussions sur les origines carthaginoises et nord-africaines du personnage.
Dans ces cas-là, la question portait essentiellement sur les origines et la représentation.
Le cas Gisèle Halimi est différent : Charlotte Gainsbourg est coiffée comme elle, habillée comme elle, transformée pour lui ressembler. Le film cherche clairement une proximité visuelle. Pourtant, la controverse ne porte pas réellement sur l’apparence, mais sur les idées.
Faut-il alors exiger qu’un acteur partage les convictions de la personne qu’il incarne ? Si l’on répond oui, le cinéma devient presque impossible. Les acteurs qui incarnent Hitler, Mussolini ou des tueurs en série ne sont évidemment pas choisis parce qu’ils partagent leurs idées. Le métier d’acteur consiste précisément à entrer dans des vies qui ne sont pas les leurs.
Mais les biopics consacrés à des figures admirées posent peut-être une autre question. Lorsqu’un film se veut hommage, le public n’attend plus seulement une performance ; il attend une transmission, une fidélité, une compréhension profonde du personnage.
Entre ressemblance et incarnation
Pour qui a connu la véritable Gisèle Halimi, la question de l’incarnation prend une dimension particulière. Pendant toute la projection, la polémique semblait présente. À chaque scène. À chaque image.
Charlotte Gainsbourg reproduit l’apparence extérieure : la coiffure, les vêtements, la silhouette publique. Le travail de reconstitution est visible et correspond réellement aux photographies connues de Gisèle Halimi. Pourtant, on ne retrouve pas la profondeur du personnage. Tout au long du film, l’actrice ne parvient pas à s’effacer derrière son rôle ni à convaincre pleinement qu’elle est Gisèle Halimi. Son interprétation empêche parfois le spectateur de s’immerger totalement dans le procès, d’avoir le sentiment d’y être et de retrouver cette autorité calme, cette force, cette intelligence et ce charisme qui émanaient naturellement d’elle. Le film restitue son image ; il ne parvient pas toujours à en restituer l’âme.
Et c’est peut-être là que se situe le véritable débat.
L’actrice devait-elle absolument partager les idées de Gisèle Halimi ? Sans doute pas. Mais lorsqu’il s’agit d’une personnalité aussi liée à ses origines et à ses combats, la question de l’incarnation prend une autre dimension.
N’aurait-il pas été plus cohérent de choisir une actrice maghrébine ? Une interprète dont les origines feraient écho à celles de Gisèle Halimi ? Et dont les convictions seraient plus proches des siennes ? Une actrice comme Leïla Bekhti, par exemple, aurait peut-être donné une autre résonance au projet.
Un tel choix aurait-il supprimé toute polémique ? Impossible à dire. Mais il aurait probablement renforcé la crédibilité symbolique de l’hommage.
Par ailleurs, le film laisse une autre impression d’inachèvement, plus discrète mais importante : la place accordée à la mère de Gisèle Halimi. Le personnage ne permet pas réellement de comprendre la complexité de leur relation ni le rôle qu’elle a joué dans sa construction personnelle. Pour un spectateur qui ne connaît ni son parcours ni son livre Fritna, dans lequel elle revient précisément sur cette histoire familiale, cette dimension risque de demeurer largement invisible.
Le procès de Bobigny, une mémoire toujours vivante
Malgré ces réserves, L’Affaire Marie-Claire conserve une importance réelle. Parce qu’il remet le procès de Bobigny au centre du débat public, transmet cette histoire à une nouvelle génération et rappelle que les droits des femmes ont été conquis au prix de combats et d’engagements personnels.
Mais la controverse qui accompagne le film rappelle aussi une autre réalité : raconter Gisèle Halimi aujourd’hui ne consiste pas seulement à filmer une victoire judiciaire. C’est aussi raconter une mémoire encore vivante, une mémoire qui continue d’interroger la manière dont le cinéma choisit ses visages, ses voix et ses héritages.
Si le film s’est voulu un rappel historique d’un grand procès qui a changé la vie des femmes, alors il atteint son objectif. En revanche, s’il s’est voulu un hommage à la très grande figure qu’était Gisèle Halimi, il est regrettable qu’il n’ait pas pleinement atteint son but, loin de là.
Lire aussi :
