À Cannes, la présence palestinienne ne se limite plus à un geste symbolique. Elle s’organise, se structure et cherche désormais à peser dans l’écosystème mondial du cinéma. Avec son programme 2026, intitulé Reel Solidarity: Palestine at Cannes 2026, le Pavillon palestinien, porté par le Palestine Film Institute, veut faire de la solidarité un levier culturel, professionnel et politique.
Pendant cinq jours, le pavillon proposera rencontres, débats, présentations de projets, hommages et événements artistiques. Mais derrière la programmation, l’enjeu est plus profond : construire les conditions d’existence du cinéma palestinien dans un contexte de guerre, de déplacement, de fragmentation et de forte asymétrie dans l’accès aux financements, aux plateformes et aux circuits de diffusion.
De la visibilité à l’infrastructure
L’an dernier, la présence palestinienne à Cannes avait pris une résonance particulière dans un contexte marqué par la guerre à Gaza et les prises de position du monde culturel. Cette année, le Palestine Film Institute affirme vouloir franchir une étape : ne plus seulement défendre une présence, mais bâtir un écosystème.
Le PFI parle d’un système où chaque élément renforce l’ensemble : plateformes de diffusion, programmes de formation, initiatives de recherche, réseaux de producteurs, fonds de soutien, espaces de rencontre et préservation des archives. L’objectif affiché est clair : permettre aux artistes et cinéastes palestiniens de travailler avec continuité, dignité et visibilité.
Cette approche donne au Pavillon palestinien une dimension particulière. Il ne s’agit plus seulement d’un espace de représentation nationale ou de plaidoyer culturel, mais d’une plateforme de construction. Dans un marché du film dominé par les réseaux, les financements et les circuits de distribution, la question palestinienne devient aussi une question d’infrastructure.
Le 15 mai, le PFI ouvrira son programme avec une rencontre intitulée PFI – The State of the House, consacrée à ses développements récents et à ses priorités stratégiques pour la période 2026-2028.
Une solidarité pensée comme réseau
Le programme ne se limite pas au seul cinéma palestinien. Il multiplie les passerelles avec d’autres cinématographies confrontées aux guerres, aux crises politiques ou aux formes de marginalisation culturelle.
Un panel intitulé Why does refusal matter?, organisé par le collectif La Palestine sauvera le cinéma, interrogera ainsi la portée du boycott culturel et la manière dont les appels palestiniens au refus sont reçus par les institutions européennes.
Le même jour, une veillée ouverte de la Nakba, organisée avec Film Workers for Palestine, rappellera le déplacement massif et la dépossession des Palestiniens en 1948, tout en établissant des liens avec les réalités contemporaines à Gaza, au Liban, en Iran, au Soudan et en République démocratique du Congo.
Le 16 mai, le Soudan occupera une place importante à travers une rencontre consacrée aux cinéastes soudanais travaillant dans un contexte de guerre. Le panel réunira notamment Ibrahim Snoopy pour Khartoum, Suzannah Mirghani pour Cotton Queen, Mazin Gamar pour The Militia & Me et Sara Suliman pour Heroic Bodies.
Le Liban sera également présent à travers une rencontre organisée avec le Metropolis Art Cinema, destinée à présenter de nouveaux projets de cinéastes libanais et à favoriser les collaborations. Le cinéma irakien sera lui aussi mis à l’honneur, dans une perspective de liens culturels, historiques et artistiques entre cinémas arabes.
Cette logique se prolonge avec le panel Building Bridges from South to South, qui réunira des initiatives venues d’Afrique du Sud, du Burkina Faso, du Kenya, du Liban et de Colombie. Là encore, l’objectif dépasse la simple déclaration de solidarité : il s’agit d’imaginer d’autres modèles de production, de circulation des films et de coopération entre pays du Sud.
Des projets, des alliances et une mémoire à transmettre
Le Pavillon palestinien accordera aussi une place centrale aux projets en développement. Le 17 mai, le Palestine Showcase: Cannes Docs Works-in-Progress présentera quatre documentaires palestiniens en cours de production : Baba, réalisé par Giacomo Fausti et Laila Sit Aboha ; Azziza: In a Cherished Land, de Tareq Khalaf ; Gaza Sunbirds, de Flavia Cappellini ; et Super Sila, de Mohammed Alshareef.
Ces présentations seront prolongées par des rencontres avec les équipes, destinées à faciliter les discussions autour du financement, de la coproduction et de la distribution. Une rencontre avec la délégation palestinienne permettra également aux professionnels présents à Cannes d’échanger directement avec les cinéastes et producteurs.
Le programme prévoit aussi un temps de connexion entre producteurs suisses et palestiniens, ainsi qu’une rencontre autour des mécanismes français de coproduction, de financement et de distribution. À travers Palestine: The French Connection, le Pavillon cherche à rendre plus lisibles les opportunités concrètes offertes par les institutions françaises.
Le 18 mai, Rashid Masharawi présentera la Gaza Film School, initiative numérique destinée à former de jeunes Palestiniens malgré les restrictions de circulation et le manque d’infrastructures. Ici, l’apprentissage du cinéma devient aussi un acte de transmission : préserver une mémoire, affirmer une identité, maintenir une capacité d’imaginer.
Un autre panel, consacré au paysage du cinéma palestinien, réunira notamment Rashid Masharawi, Najwa Najjar, Khaled Jarada, May Jabareen et Dr. Ezzaldeen Shalah. La discussion portera sur les initiatives existantes et les possibilités de structuration à venir.
La question de la visibilité internationale sera également posée avec un panel réunissant Catherine Bizern du Cinéma du Réel, Asako Fujioka du Yamagata International Documentary Film Festival et Matthijs Wouter Knol de l’European Film Academy.
Le Pavillon rendra par ailleurs hommage à Mohammad Bakri, figure majeure du cinéma palestinien, acteur, réalisateur et producteur. Un court film réalisé par son fils Saleh Bakri reviendra sur son parcours et son influence sur plusieurs générations de cinéastes.
Le 19 mai, les discussions se poursuivront autour de la coproduction dans le monde arabe, avant une rencontre consacrée à l’avenir du cinéma palestinien. Parmi les intervenants figurera Rakan Mayasi, dont le premier long métrage Yesterday the Eye Didn’t Sleep a été sélectionné dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2026.
Le programme se clôturera par une soirée musicale palestino-irakienne.
Au fond, le Pavillon palestinien dit quelque chose de l’évolution de Cannes lui-même. Les pavillons nationaux ne sont plus seulement des vitrines diplomatiques ou promotionnelles. Certains deviennent des lieux de stratégie, de mémoire et d’organisation collective.
Dans le cas palestinien, cette transformation prend une signification particulière. Dans un monde où les images circulent vite, mais où les structures de pouvoir restent profondément inégales, produire des films ne suffit plus. Il faut aussi construire les conditions qui leur permettent d’exister, d’être vus, financés, transmis et protégés.