Je ne sais comment ni pourquoi, je reviens toujours à la menuiserie d’Ivo Salerno. Son empreinte est perceptible, le désordre dans le magasin est le même et l’ombre vive d’Ivo plane sur les lieux.
Comment raconter un ami, un repère, un trésor humain ? Devant la porte de son atelier, une vie se cache dans le dédale. Je regarde au fond, dans les planches et les machines, la sciure et le vernis, la Sicile et nos quartiers.
Qui se souvient d’Yvo Salerno et de tous les Salerno, les Di Trapani, les Santonocito ? Qui se souvient des menuisiers italiens et des chefs d’œuvre qui naissaient de leurs mains ? Qui reconnaît les portes palermitaines au fil des rues de Tunis ?
La porte de l’atelier d’Yvo ne dit rien, ne répond pas, mais par-delà les siècles ou les décennies, elle ouvre sur la Sicile. Elle est ma porte de Sicile au cœur de la médina de Tunis, elle est ouverte sur des mains qui ont construit tant de villes, sur des femmes et des hommes pour lesquels la Tunisie était le seul horizon.
Cette porte signifie tant pour moi. Peut-être ouvre-t-elle à rebours, vers les quartiers siciliens où qu’ils soient, nés des mains de la signora Fasciotti ou des espoirs goulettois ou soussiens des enfants de Sicile ? Peut-être ouvre-t-elle simplement sur ce qu’Yvo nous a légué ?
Je marche dans le dédale et je reconnais une porte toujours ouverte, une porte bleue, du travail en cours et tant d’âmes qui sont Tunis, ses scories et ses marais, ses chapelles et ses ruelles, ses Arabes et ses Siciliens, ses Tunisiens tout court.
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