A l’approche de la saison estivale, le secteur touristique tunisien se retrouve au cœur des préoccupations parlementaires. Le président de la Commission du tourisme à l’Assemblée des représentants du peuple, Mohamed Yahyaoui, a dressé, hier sur les ondes d’Express fm, un constat préoccupant mêlant dysfonctionnements structurels, blocages administratifs et perte de compétitivité. Malgré un poids économique majeur, le tourisme peine à se réorganiser pour répondre aux défis actuels.
Gouvernance éclatée et réformes en suspens
Considéré comme un pilier de l’économie nationale, le tourisme génère près de 8 milliards de dinars en devises chaque année. Pourtant, selon Mohamed Yahyaoui, ce secteur ne bénéficie ni d’un soutien budgétaire suffisant — avec une enveloppe estimée à 166 millions de dinars en baisse de 4% — ni d’une gouvernance efficace.
« Nous devons nous poser la question : le tourisme est-il un secteur stratégique pour l’État ? En réalité, tous les Tunisiens considèrent que c’est un secteur stratégique. »
Mais dans les faits, le constat est plus nuancé :
« Dans certains cas, nous constatons que ce secteur ne bénéficie pas du soutien nécessaire de la part du gouvernement. »
Au cœur du problème : une dispersion des responsabilités entre plusieurs ministères, notamment le Tourisme, le Transport, l’Intérieur, le Commerce et l’Environnement. Cette architecture fragmentée dilue le pouvoir décisionnel et ralentit les réformes. Le député souligne que même le ministre du Tourisme ne dispose pas d’une autorité pleine sur le secteur.
« Aujourd’hui, la décision dans le secteur touristique est répartie entre plusieurs ministères. »
Cette dispersion affaiblit le rôle du département de tutelle :
« Le ministère du Tourisme n’est pas le véritable décideur, ce qui crée de grandes difficultés dans la gestion du secteur. »
Un Conseil supérieur du tourisme, proposé depuis 2023 pour coordonner les acteurs, reste à ce jour inactif. Sa mise en place est pourtant jugée essentielle pour centraliser les décisions et fluidifier la gestion du secteur.
Infrastructures vieillissantes et investissements bloqués
Sur le terrain, les difficultés s’accumulent. Plusieurs pôles touristiques historiques, comme Hammamet, Sousse ou Monastir, souffrent d’un vieillissement avancé des infrastructures. Résultat : près de 164 hôtels sont aujourd’hui fermés, illustrant l’ampleur de la crise.
Par ailleurs, des projets d’investissement estimés à plus d’un milliard de dinars restent gelés, notamment à Tabarka, en raison de plans d’aménagement obsolètes. Dans certains cas, ces blocages poussent des investisseurs à envisager un retrait du marché tunisien.
« Des investissements dépassant 1 milliard de dinars sont aujourd’hui bloqués à cause de l’absence de mise à jour des plans d’aménagement. »
Une situation qui pousse certains opérateurs à revoir leurs ambitions :
« Certains investisseurs envisagent même de quitter la Tunisie. »
A cela s’ajoute une lourdeur administrative persistante : l’obtention d’autorisations nécessite souvent de passer par plusieurs ministères, compliquant davantage le parcours des investisseurs.
Restaurants en difficulté et tourisme alternatif freiné
Le secteur de la restauration touristique subit toujours les séquelles de la pandémie de COVID-19. De nombreux établissements ont fait faillite, faute d’un soutien adapté. Les professionnels dénoncent également une fiscalité inégale et des restrictions administratives limitant leurs activités, notamment en matière d’animation.
Parallèlement, le développement du tourisme alternatif — écologique, rural ou de montagne — reste entravé. À Aïn Draham, plusieurs dizaines de projets portés par de jeunes entrepreneurs sont à l’arrêt en raison de conditions réglementaires jugées inadaptées, notamment des exigences foncières excessives.
Transport aérien, concurrence internationale et manque de stratégie
Le transport aérien constitue un autre maillon faible, en particulier pour les régions intérieures comme Tozeur ou Tabarka. Bien que la Tunisie ait signé l’accord d’Open Sky en 2017 (hors Tunis-Carthage), son application reste partielle.
Certaines décisions administratives suscitent également l’incompréhension, notamment le refus d’autorisations à des compagnies aériennes internationales, ce qui nuit directement à l’attractivité du pays.
Sur le plan international, la Tunisie peine à capitaliser sur les mutations géopolitiques. Alors que des destinations concurrentes comme la Turquie ou l’Égypte renforcent leur présence avec des offres compétitives, les indicateurs tunisiens affichent un recul d’environ 30% au premier trimestre 2026.
Formation, compétences et enjeux d’avenir
Le déficit en main-d’œuvre qualifiée et la fuite des compétences aggravent la situation. Un projet de nouvelle école de formation touristique à Aïn Draham, soutenu par des financements internationaux, est en cours, mais reste bloqué par des lenteurs administratives.
À l’approche de l’échéance « Tunis, capitale du tourisme arabe 2027 », les enjeux deviennent pressants. Entre réforme de la gouvernance, relance des investissements et adaptation aux nouvelles tendances du marché, le secteur touristique tunisien se trouve à un tournant stratégique.
Sans restructuration profonde et décisions rapides, le risque est réel de voir un pilier de l’économie nationale perdre davantage en compétitivité sur la scène internationale.