Hungaria, Bec Fin, Cosmos et Savarin

Le restaurant du Tunisia Palace

Aujourd’hui, je vous emmène au restaurant ! Toutefois, les restaurants auxquels je vous convie n’existent plus malgré une longue tradition. Chacune des enseignes que je vais évoquer aujourd’hui a eu ses riches heures, animé le centre-ville de Tunis puis s’est fondue dans l’histoire de la ville.

Nous commencerons avec le Paradiso, un petit resto de rien du tout mais avec un coeur gros comme ça. Le Paradiso se trouvait dans une ruelle qui ne payait pas de mine mais se trouvait juste en face du Palmarium. La ruelle se nommait Saint-Vincent de Paul et c’est là que se trouvait le cinéma Biarritz.

Avec sa carte italienne, le Paradiso était un effectivement un petit paradis où les pâtes avaient un goût succulent et dont la patronne était un personnage dans le quartier. Très apprécié, le restaurant avait deux salles toujours combles et une tradition qui laisse le meilleur souvenir.

Du Paradiso au Cosmos, il n’y avait que quelques pas à faire. Le Cosmos se trouvait à la rue Ibn Khaldoun et comptait parmi les tables les plus emblématiques du Tunis d’une époque qui s’est poursuivie jusqu’au tournant du nouveau siècle.

Avec son long comptoir, sa vitrine aux poissons et ses trois salles en enfilade, ce restaurant se trouvait dans la rue des cinémas et savait attirer la clientèle qui se souvient encore des petits plats du chef et de l’accueil des maîtres d’hôtel. Le restaurant à l’ancienne avec une indéniable touche française !

Dans la même rue, l’Etoile était une autre institution culinaire du Tunis de l’époque. Là aussi, un long comptoir donnait du volume à l’unique salle à manger. Les gens affluaient vers l’Etoile pour des plats archi-connus et appréciés de tous. Ce restaurant avait l’allure d’un bistrot et le service y était des plus simples.

On n’y retrouvait que des habitués qui s’y comportaient comme à la maison et créaient une atmosphère des plus conviviales. L’Etoile qui se trouvait dans la continuité du cinéma Studio 38 a disparu avec celui-ci, lors de la construction du nouvel immeuble qui, de nos jours, trône sur cet emplacement.

Plus discret, le Poisson d’or était le voisin de l’Etoile. Ce restaurant avait deux entrées distinctes dont la plus connue se trouvait rue Ibn Khaldoun. Avec une porte étroite et une vitrine où étaient exposés poissons et fruits de mer, cette enseigne a longtemps apporté sa touche propre dans un quartier où les restaurants étaient et sont toujours nombreux, malgré une ambiance qui a totalement changé. D’ailleurs, sous de nouveaux oripeaux, le Poisson d’or est encore là, en plus petit et sans la vitrine qui faisait son originalité.

De fait, dans ce quartier, plusieurs restaurants existent toujours mais ont profondément mué. Des enseignes comme Le Savarin, le Bec Fin ou le fort réputé Strasbourg existent toujours mais l’esprit qui les a longtemps animé les a quittés.

Au point où on peut finir par se demander s’il vaut mieux pour des tables qui ont fait l’histoire disparaître ou ne plus être que l’ombre de ce qu’elles furent. Ainsi, le Tip Top qui a disparu après avoir porté le nom Chez Gaston, n’est plus qu’un lointain souvenir, tout comme Mon Village qui se trouvait dans les environs.

C’est aussi le cas du Carcassone ou du fameux restaurant du Tunisia Palace qui se trouvaient aussi dans les parages. La tectonique des villes est ainsi : elle fait bouger en permanence ce qui existe et, en ces lieux, a gardé des enseignes immuables comme le Boléro ou changeantes comme le Tantonville du regretté Ange Xuereb, le Malouf ou le Régent longtemps tenu de main de maître par le couple Annie et Larbi Sghaier.

Dernière enseigne de cette rive droite de l’avenue de Tunis, la Maison dorée est toujours parée de son aura de légende et continue à entretenir le souvenir de mademoiselle Monge qui, dans le droit fil de la tradition hôtelière de l’établissement, y avait ouvert l’une des meilleures tables des années 1980.

Désormais, les restaurants ne sont plus légion dans ce quartier qui se trouve aux abords de la gare. Il y subsiste des enseignes qui semblent quasiment anachroniques à l’image du cabaret La Potinière ou de l’ancienne Auberge alsacienne qui n’est plus que l’ombre de l’établissement antérieur. Doit-on se contenter des ombres de ce qui fut dans une ville peuplée de zombies nostalgiques ?

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La fresque du restaurant Bagdad

Ce ne sont pas les ombres qui manquent de l’autre côté de l’avenue Bourguiba. Dans ce cas aussi, les lieux ont soit disparu ou bien troqué leur tradition pour se transformer en tavernes. Nous en parlons souvent de ces changements profonds qui se sont emparés de toute une ville, peut-être de tout un pays.

Le fait, en tous cas, est aisément observable quand il s’agit de restaurants jadis huppés et de nos jours tavernisés. Mais évoquons d’abord ce qui a disparu à commencer par le Hungaria.

Ce restaurant Hungaria était l’une des tables les plus chères de Tunis. La maison mettait en avant son pot au feu à la française et sa longue tradition d’accueil et finira par céder au milieu des années 1980.

Plusieurs fois repris, transformé en bar, ce restaurant finira par laisser son emplacement à l’immeuble qui abrite Tunis Hebdo. Dans cette même rue Ali Bach Hamba, l’Orient, le Carthage et le Bosphore continuent d’accueillir, différemment de leur longue tradition, une clientèle de passage.

Dans ce quartier, l’heure est au changement et cette vague a emporté de nombreuses enseignes de cette rive gauche. Qui se souvient encore du Bagdad, de la Gondole ou de la Pomme d’Api ? Qui se souvient du Pub avec son mobilier à l’ancienne ou de l’Etable qui se trouvait au bout de l’avenue? Toutes ces enseignes sont passées par pertes et profits et ne laissent que des souvenirs à ceux qui les ont connues.

On pourrait remplir des pages entières à évoquer la Brasserie suisse ou le Novelty, l’Andalou ou le Chez Nous tels qu’ils furent. Cela ne servirait qu’à brasser des nostalgies. Et l’essentiel est ailleurs, dans les changements à grande vitesse qui se déroulent sous nos yeux, reléguant le centre-ville historique au profit de nouveaux quartiers qui se trouvent dans la périphérie du Lac ou sur les hauteurs de la ville.

Ces nouveaux quartiers « halal » ne s’encombrent plus de convivialité à l’européenne, telle que Tunis a pu la connaître. On procède désormais autrement en éliminant les enseignes qui offrent à leur clientèle du vin et en réduisant comme une peau de chagrin la cartographie des lieux vivants ayant pignon sur rue.

Dans le Tunis du Lac, on vous refusera une bière dans un cinq étoiles car vous êtes sans le savoir dans une enclave qui ignore délibérément les traditions du pays. Dans ce Tunis du Lac, vous pouvez manger indien ou japonais mais pas question de goûter au saké ou à toute forme de boisson non « halal ».

Dans ce Tunis du Lac, nous sommes depuis plus d’un quart de siècle, dans une ville islamiste telle que vous en trouvez sur les terres wahabites. Une ville à trois vitesses qui compte une vitrine hypocrite qui sert d’espace public, des espaces privés où tout est possible pour les nouveaux féodaux qui se cachent pour vivre et singent les émirs ploutocrates et enfin, des gens comme vous et moi qui finissent par boire leur canette de bière dans leur voiture, rien que pour dire silencieusement leur réprobation.

Le décalage est terrible et souligne bien la duplicité dans laquelle nous baignons, écartelés entre notre âme méditerranéenne et les pétrodollars que nous ne saurions refuser. Dans cette nouvelle ville coloniale où être Tunisien ne signifie plus grand-chose, nous sommes en train de vendre notre âme au diable.

Et nous récoltons ce que nos dérobades, démissions et reculades méritent. Et après, on se demande pourquoi toute une jeunesse ne demande qu’à fuir ce pays où pullulent les zombies et que ses forces vives quittent inlassablement.

Ai-je le beau rôle en remuant nos nostalgies ? Ne faudrait-il pas se résoudre à regarder ailleurs, là où rien ne va plus? Drôle de dilemme dans un pays qui fout le camp, perd ses fondamentaux et sombre dans l’incertitude. Radoter n’est pas une solution mais l’oubli guette toujours.

C’est justement parce que nous sommes en train de perdre la mémoire que ces chroniques sont là. Pour dire ce que nous sommes et avons été. Pour dire aussi que l’islamisme ambiant tient absolument à nous couper de nous mêmes, à nous assigner une identité qui n’est pas la nôtre pour mieux nous éloigner de ce que nous sommes.

Je ne peux que nourrir des inquiétudes que je sais légitimes. Car ces processus, l’histoire nous enseigne qu’ils furent le socle de l’Italie fasciste, de l’Allemagne nazie et de la Russie stalinienne. Est-ce bien le chemin que nous voulons prendre?

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La Jetée à la Goulette

Encore quelques pas. En direction du quartier de La Fayette pour constater que là aussi les choses sont en train de changer. Ceux de ma génération ont connu le Robinson et un tout autre Milanais qui brassait une clientèle venue de toute la ville.

De nos jours, quelques repères subsistent de ce côté de la ville. Ils ont pour nom La Bohême, la Cloche d’or ou le Saint-Georges. Plus loin, on peut vers le Belvédère trouver le Cercle italien ou encore le Schilling. Quelques tables se nichent encore dans les méandres de ce quartier dont certaines sont récentes comme la Salle à Manger et plusieurs autres lieux de convivialité.

Cette partie de Tunis a gardé un peu de son âme mais confinée dans des rues obscures et un quartier qui se vide dès la fermeture des bureaux qui y ont remplacé les villas d’hier.

Dans le Tunis d’aujourd’hui, pour rassembler des amis autour d’un pot ou d’un apéro, il faut prendre la direction de la banlieue nord car tout se concentre dans cette zone dans une logique de ghetto qui ne dit pas encore son nom.

Soit dit en passant, la banlieue sud a subi pour sa part une entreprise de normalisation qui en a extirpé tous les bistrots, ne laissant subsister que le fantôme du Chalet vert, sur les hauteurs du Bou Kornine. Quant à la banlieue nord, elle garde de beaux restes qu’il convient de préserver car c’est du dernier îlot qu’il s’agit lorsque vous êtes à la Goulette ou la Marsa. Ici, pour le moment, la vie se déroule selon un standard qui fut longtemps celui de tous.

Faut-il souligner que rien ne dit que cela va durer? Je suis sciemment alarmiste car je suis convaincu que nous sommes collectivement sur une pente déclinante et que la plupart d’entre nous s’y sont résigné.

Les autres, à l’image de toute une jeunesse, ne rêvent que de faire leurs bagages et fuir ce pays qui ressemble de plus en plus à une impasse. Alors, vous inviter au restaurant, au seuil d’une nouvelle année, n’en devient que plus urgent. Même si la plupart des lieux évoqués ci-dessus n’existent plus.

Cueillons malgré tout le jour tel qu’il se présente et gardons en nous cette étincelle qui ne saurait être domptée. Ce n’est pas banal qu’un zombie invite d’autres zombies à le rejoindre par la pensée dans des restaurants-fantômes à l’image de ces villes désertées de l’ouest américain.

Mais que voulez-vous, ce n’est pas banal non plus de vivre dans un pays où les faussaires se drapent de vertu pour mieux berner les candeurs et oblitérer les esprits.

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