Thameur Mejri et l’espace démocratique par Matthieu Lelièvre

La station d’art de la Fondation Kamel Lazaar accueille du 25 mars au 2 mai une exposition de Thameur Mejri. Intitulée « States of Exception », cette exposition a pour commissaire Matthieu Lelièvre, historien de l’art et conseiller artistique du Musée d’art contemporain de Lyon.
Dans son texte curatorial, Matthieu Lelièvre évoque les lignes de force du travail artistique de Thameur Mejri et présente le dispositif de l’exposition « States of Exception ». Nous vous proposons de découvrir ce document qui, entre théorie et pratique, met en mouvement une œuvre très singulière que le public tunisien pourra découvrir prochainement.
Notons par ailleurs que Matthieu Lelièvre a joué le rôle de commissaire de l’exposition « Walking Targets » de Thameur Mejri (novembre2020, Selma Feriani Gallery). En outre, il travaille aussi sur une prochaine exposition de Thameur Mejri qui sera accueillie en 2022 par le Musée d’art contemporain de Lyon.
States of Exception

Pour sa première exposition monographique dans une institution tunisienne, Thameur Mejri a choisi d’explorer la nature même du pouvoir dans le cadre démocratique. En choisissant comme titre States of Exception, que l’on peut traduire par « états d’exception » ou encore « états de siège », il emprunte au philosophe Giorgio Agamben, une réflexion plus large sur la nature et l’exercice du pouvoir dans l’espace démocratique et interroge la légitimité des formes de gouvernement. L’état d’exception est un temps et un lieu extraordinaire et provisoire dans lequel le processus démocratique et le droit des individus sont suspendus, « un no man’s land entre le droit public et le fait politique, entre l’ordre juridique et la vie ». Si cet espace n’existe pas clairement au sein et en dehors de la loi et du droit, la démocratie se met paradoxalement en retrait pour son propre salut, ce qui représente un danger qui a pu tant de fois s’illustrer dans certaines dérives autoritaires et dictatoriales du pouvoir. C’est par ailleurs dans un flou juridique comparable que se situe le droit à la rébellion contre le pouvoir en place.

Thameur Mejri (1982*), vit et travaille à Nabeul et il enseigne la peinture à l’Ecole des Beaux-arts de Tunis. Constituée d’œuvres récentes et présentant une installation de trois grandes toiles réalisées sur place au B7L9, States of Exception est une plongée inédite dans l’univers du peintre. En regroupant la peinture, le dessin et la pratique de l’installation, cette proposition déconstruit le concept même de l’exposition avec le désir de questionner le rôle de l’artiste dans la société et tente, comme le conseille Michel Foucault, de « promouvoir de nouvelles formes de subjectivités » afin de nous « débarrasser de cette ‘double contrainte’ politique que sont les individualisations et la totalisation simultanée des structures du pouvoir moderne ».

Le parcours de l’exposition s’intéresse à la pratique de la peinture en tant que production, objet et fonction et se déploie en trois sections distinctes et perméables. Les visiteurs pénètrent tout d’abord dans un espace déconstruit, composé de trois grandes œuvres réalisées sur place à la station B7L9, à l’acrylique et au fusain sur des toiles de voilier. Débordant ces derniers mois le format de la toile sur châssis dans ses dernières recherches artistiques, Thameur Mejri a commencé à explorer d’autres formats et matériaux. Ces grandes toiles permettent à son geste et à son vocabulaire artistique de se mesurer aux dimensions de l’architecture, et va jusqu’à adopter les codes de l’installation.

La seconde section présente un accrochage classique qui recrée les conditions du white-cube et teste l’impact des prétentions politiques de la peinture souvent réduite à son caractère décoratif et commercial. Un accrochage assez bas permet aux spectateurs de s’immerger dans les compositions en tension, tout en appréciant une pratique artistique qui repose sur une dialectique à la recherche d’un équilibre entre la force de la couleur et la précision du dessin.

Le troisième espace est pensé comme l’œil du cyclone et reconstitue de façon allégorique l’atelier de l’artiste. En pénétrant dans cette zone de recherche, d’exploration et de tests, où se croisent les influences et les idées, le spectateur peut plonger dans le processus de réflexion et la formation du geste. Le dessin, la vidéo et le geste se révèlent comme les éléments support de cette pensée foisonnante mise à nue.

L’exposition States of Exception s’intéresse à la peinture, médium artistique historique et fondamental de l’histoire de l’art, en particulier en Tunisie, tout en constituant un espace composite et polymorphe d’expressions et d’actions dans lequel les corps des visiteurs s’engagent tant physiquement que mentalement. Ensemble, ils déconstruisent la nature de la violence et de la résistance au sein et en dehors de la loi. Ses œuvres s’appuient sur la tradition picturale de l’émotion en recourant à la couleur appliquée en de grands aplats. De ces formes colorées émergent des objets anodins, quotidiens, parfois inquiétants, tous mis en tension dans des compositions complexes et denses. Ces constellations semblent prendre la forme de rébus qui composent autant d’univers à décoder qu’il y a de spectateurs pour s’en approprier les significations. Des fragments de corps en tension, des objets insignifiants, parfois menaçants, des caméras, des symboles d’autorité et du consumérisme, deviennent autant d’armes, qui, combinées, semblent pouvoir dénoncer, attaquer ou défendre. Avec ces éléments et ces symboles, rassemblés sous la forme de métaphores et de signaux subconscients, l’artiste cherche à décrire certaines tensions symptomatiques des sociétés contemporaines où l’autorité, combinée au pouvoir, se compromettent pour imposer dans les faits, un état d’urgence, dans lequel l’individu vit dans une soumission permanente. Les crises politiques et sanitaires créent à l’échelle de l’humanité tout entière, des conditions extraordinaires auxquelles certains politiques répondent en décrétant des « états d’urgences », mécanisme juridique qui suspend en particulier les libertés individuelles. Nous le voyons actuellement à l’échelle de la planète avec la pandémie à laquelle les gouvernements répondent en imposant des couvre-feux et des confinements, renforcent les frontières, conditionnent les mobilités et réduisent les libertés, de fait sinon de droit. Cette démocratie sans démocratie peut induire des conditions critiques où l’espace collectif se réduit progressivement et le droit échappe aux citoyens. Qu’est-ce qui caractérise les relations entre la violence et le droit ? L’art peut-il prétendre être politique ? Quel rôle peut jouer l’artiste dans le processus de défense de la démocratie ? Ces questions historiques sont cependant bien inscrites dans actualité de la Tunisie comme dans la plupart des pays à travers le monde, sans épargner ceux que l’on imagine, à tort, des démocraties solides. Le travail critique sur la nature du pouvoir et les formes de gouvernement de Thameur Mejri semble plus que jamais d’actualité pour comprendre comment chacun d’entre nous peut et doit se sentir impliqué, par l’éveil de la conscience, l’information et l’éducation, dans la préservation de nos libertés individuelles et collectives.

Commissaire de l’exposition : Matthieu Lelièvre

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