20 ou 16 millions de quintaux, à qui profite le blé ?

Les récents incendies qui ont frappé les champs céréaliers de la région du Kef ont suscité un grand nombre d’interrogations quant à leurs origines et leurs conséquences sur la récolte de cette année.

Mais quel est donc cet épouvantail qui, au lieu de veiller sur nos cultures céréalières, préfère y foutre le feu ? La réponse, tout le monde la connaît ou presque. Nous y reviendrons dans quelques lignes.

Pas de panique !

La véritable question est pourquoi le citoyen lambda, celui qui désire s’informer des réelles conséquences de cet incident, entend deux sons de cloche émanant, d’une part, du ministère de l’Agriculture et d’autre part, des agriculteurs eux-mêmes ? Qui croire dans ce cas là ?

L’homme de bureau, celui qui doit s’enorgueillir de son domaine d’activité en énumérant des records de récoltes à tout bout de champ ou l’homme de terrain, celui qui défie les quatre éléments dans la peine et qui n’arrive plus à boucler ses fins de mois ? Ecoutons leur version des faits.

Le ministre de l’Agriculture, Samir Taieb, s’est montré rassurant quant à la récolte céréalière de cette saison malgré ces incendies en série. «Nous ne pouvons parler de catastrophe car nos récoltes se portent bien», a-t-il lancé sans plus de développements.

D’après le ministère, cette année sera celle de tous les records puisque le pays s’attend à récolter plus de 20 millions de quintaux (2 millions de tonnes) de céréales contre 14,3 millions lors de l’année précédente ! Une augmentation de 40% qui ferait larmoyer plus d’un. La Tunisie serait-elle devenue le grenier du monde ou nos politiques ont-ils la mémoire courte ?

Pour rappel, la Tunisie avait récolté 29,041 millions de quintaux en 2003 et 23,1 millions de quintaux lors de la campagne 2013/2014, d’après les données de l’Observatoire national de l’agriculture (ONAGRI), cela n’a pas empêché les lobbies d’importer des tonnes de semences étrangères ni de diminuer le prix des produits de consommation céréaliers, ces derniers étant toujours subventionnés par l’Etat.

La parole à l’UTAP

De son côté, Abdelmajid Ezzar, président de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP), n’a pas mâché ses mots quant aux déclarations populistes du ministère de tutelle, lui reprochant d’embellir la réalité : «Les incendies de ces derniers jours ont détruit près de 15.000 quintaux, soit de lourdes pertes évaluées à 1,23 millions de dinars (MD).

Le ministère semble minimiser la chose en annonçant que la campagne de 2019 est estimée à 20 millions de quintaux alors qu’elle ne dépassera pas les 16 millions tout au plus.»

Il est évident qu’en termes de quantités, ces pertes céréalières ne concernent qu’au maximum 300 hectares (ha) de surfaces emblavées sur une surface totale de 1,3 million ha, soit 0,023% de terres carbonisées. Il n’y a pas le feu au lac comme on dit, mais force est de constater que de tels actes ne sont pas dus aux caprices de Dame nature, surtout lorsque ces forfaits ont lieu en pleine nuit.

Rania Mechergui, chercheuse en écologie forestière à l’Institut national de la Recherche en Génie rural, eaux et forêts (INRGREF), nous parle de l’origine de ces feux : «Ces incendies sont d’origine criminelle ! Depuis 2009, le rendement céréalier en Tunisie a connu une chute vertigineuse. L’Etat s’est donc tourné vers l’importation des semences.

Or, depuis 2011, les lobbies d’importations ont commencé à faire cavalier seul sans se soucier des besoins du pays. On importe à tire-larigot au point de devenir dépendant des importations à hauteur de 63,33% pour l’année 2013, d’après les chiffres de l’ONAGRI.

L’année 2014 a, en revanche, changé la donne ; car à partir de cette date, nous avons eu de bonnes récoltes. Cela n’a pas été du goût de tout le monde. Ces lobbies d’importation des semences ont donc brûlé certaines superficies céréalières appartenant à l’Etat et aux petits cultivateurs.

A noter aussi, que certains agriculteurs profitent de ces incidents pour foutre le feu sur les parcelles de leurs concurrents. Une manière de leur bousiller leur récolte et de grappiller du terrain la saison prochaine».

Avec un Etat qui n’a aucun contrôle sur les filières d’importations anarchiques et des agriculteurs qui ne sont pas sur la même longueur d’onde, la Tunisie demeurera un pays de «céréales killer».

Mohamed Habib LADJIMI
Tunisie-Hebdo du 17/06/2019

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