Pourquoi avons-nous perdu notre identité ?

Moncef Bey ou la gloire du Tunisien d’antan
Depuis quelque temps, les Tunisiens sont partagés entre un fort sentiment patriotique et un dédain total envers leur nation. Bien que le pluralisme n’ait jamais été aussi ancré dans les rouages de la société, des millions de nos concitoyens essaient, tant bien que mal, de se forger une identité en s’inspirant des personnalités mises en exergue par les réseaux sociaux et la télé.

Il était une fois, un homme d’une taille moyenne, vêtu d’un pantalon de golf, d’une chemise assortie et d’un gilet sans manche délicatement brodé. Il portait une chéchia rouge sang sur la tête et chaussait une paire de balgha en cuir. Sa moustache petit guidon lui donnait un air viril et son allure générale, agrémentée d’un machmoum à l’oreille, inspirait la confiance et la dignité. Sa foi en Dieu ne souffrait d’aucune hypocrisie et ses actes étaient imprégnés de pureté et d’innocence.

A une certaine époque, cet homme était l’archétype du Tunisien de base. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un lointain souvenir qui peine à garder sa place dans l’imaginaire collectif des générations actuelles. Triste ironie, le Tunisien légendaire ne vit plus que dans les esprits des touristes étrangers qui ne connaissent la Tunisie qu’à travers ces merveilleuses cartes postales et ses contes des mille et une nuits.

Le 20 mars 1956, Habib Bourguiba libère son pays du joug colonial après des années de lutte acharnée. Les Tunisiens ont enfin leur leader, un homme sur qui compter, un homme à qui ressembler. Au même titre que Moncef Bey, ce « dictateur éclairé » jouissait d’un si grand charisme qu’il insuffla fierté et amour de la patrie à ses sujets. Ces sentiments se sont, peu à peu, dissipés pour, finalement, tomber en désuétude avec l’arrivée au pouvoir de Ben Ali.

Pendant vingt-trois ans d’un règne sans partage, l’identité tunisienne a été décimée par les ravages de la précarité et le cancer de la corruption. Ni la confiance en l’autre ni la confiance en soi n’ont survécu. Notre système d’éducation nationale s’est, au fur et à mesure, distingué par un enseignement médiocre, dénué de tout sens critique et qui n’a jamais encouragé nos enfants à découvrir l’inconnu ou à se découvrir soi-même. Il ont, ainsi, grandi dans un vide sidéral ponctué par quelques versets coraniques appris sur le tas et avec l’espoir que leurs diplômes les élèveront un jour dans les hautes sphères de la société.

Lorsque nos jeunes se sont rendus compte que nombre d’incompétents accédaient à des postes prestigieux par l’intermédiaire des pistons et des pots-de-vin, ils se sont sentis trahis par le pays qui leur a promis une vie pleine d’opportunités et de reconnaissance. Quitter la Tunisie est, donc, devenu une priorité absolue. Comme le disait Robert Mugabe : « Comment convaincre une génération que l’éducation est la clé du succès quand nous sommes entourés par des diplômés pauvres et des criminels riches ? »

En 2011, l’espoir renaît enfin. La Révolution du jasmin répand, durant quelques jours, un doux parfum d’espérance et de renouveau. Peu importe leur appartenance politique, sociale ou religieuse, les gens s’expriment enfin. Mais cet espoir a vite fait de s’estomper, car au lieu de clamer haut et fort leur identité et de la célébrer à nouveau, les Tunisiens se rendent compte qu’ils souffrent d’un mal bien plus grave que la pauvreté : ils ne savent plus qui ils sont !

« Les Tunisiens souffrent d’un mal bien plus grave que la pauvreté :
ils ne savent plus qui ils sont ! »

Avec l’émergence des chaînes télévisuelles à caractère religieux, des sites internet divers et variés et des réseaux sociaux indiscrets, des millions de Tunisiens éprouvent, désormais, le besoin d’appartenir à un groupe communautaire car l’identité tunisienne d’autrefois ne leur suffit plus. Ainsi, le wahhabisme saoudien, l’occidentalisme primaire, le rejet de la culture arabo-musulmane et la réhabilitation de la culture amazigh sont devenus les nouvelles idéologies qui prolifèrent au sein même de nos familles et de nos foyers.

Désabusés par la politique pro-occidentaliste de Ben Ali qui ne leur a rien offert, certains habitants des régions défavorisées ont été séduits par l’intégrisme islamique qui prône un retour au temps du Prophète et à l’application de la charia. Trop souvent lié au manque d’éducation et à l’illusion de la connaissance, cet intégrisme prend, parfois, la forme d’un obscurantisme malsain qui s’efforce de remplacer nos idéaux nationaux. Petit à petit, la jebba et le safsari traditionnels ont laissé place au qamis et au voile intégral wahhabites.

L’idée étant de se rapprocher le plus de la religion pour espérer recevoir les faveurs et le pardon d’un dieu « si longtemps ignoré ». Dans un autre contexte, pas mal de personnes issues d’un milieu social plus aisé se métamorphosent afin de ressembler aux standards occidentaux : « modèles de richesse et de réussite ». Les hommes se façonnent un corps d’athlète dans les salles de sport et les femmes passent sous le bistouri pour remodeler leur poitrine ou étirer leur peau.

Cette transformation physique est, ensuite, illustrée par une série de clichés photographiques afin de s’auto-convaincre de ce changement licencieux et de se sentir adulé par la communauté. Une sorte de culte narcissique qui flirte avec le ridicule. Mais l’habit ne fait pas le moine. Car bien qu’il soit facile d’imposer son image, il est bien plus difficile d’imposer sa personnalité. Et c’est de là que vient tout le mal.

Il serait, enfin, discourtois d’oublier de rendre « hommage » aux styles rasta, hippie, hipster, metalleux, rappeur, salafiste et autres originalités qui jouent, quotidiennement, un rôle prépondérant dans cette quête du soi. Même les criminels deviennent des modèles à suivre pour peu qu’ils soient médiatisés. Avec le recul, on se rend compte, véritablement, que ce polymorphisme identitaire de la société n’est que la conséquence d’un manque de repères flagrant. La faute à une absence totale de personnages charismatiques et de vrais leaders politiques.

A l’heure où notre pays a besoin d’un seul et unique cap à suivre pour sortir de cette crise socio-identitaire, il se voit divisé par 214 partis politiques aux 214 idées différentes. Cela nous montre à quel point l’individualisme prime sur l’intérêt national. L’identité tunisienne a encore un long chemin à faire avant de retrouver sa gloire d’antan et ce n’est sûrement pas l’environnement politique actuel qui va lui redorer son blason…

Mohamed Habib LADJIMI
Tunis-Hebdo du 30/07/2018

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