Au nom du père, du fils, du challengeur et du sain d’esprit

La classe politique tunisienne ne semble pas vouloir sortir de la crise politique dans laquelle le pays s’est engouffré depuis des mois. Et pour cause, principalement, le Président de la République, Béji Caïd Essebsi, est, selon toute vraisemblance, prêt à tout pour défendre les intérêt de son fils, Hafedh Caïd Essebsi, dans sa guerre déclarée contre le Chef du gouvernement, Youssef Chahed. De loin, le président du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, alimente cette « guerre », avec, comme tout ce beau monde, 2019 en ligne de mire.

Après la signature du premier Pacte de Carthage, le 13 juillet 2016, beaucoup de Tunisiens se sont félicités et ont cru, à tort, que la classe politique tunisienne et les organisations syndicalo-socio-politiques, à savoir l’UGTT et l’UTICA, ont, finalement, trouvé un vrai consensus capable de finir avec la crise politique aigüe. Deux ans après, nous revoilà de retour à la case départ. Celle qui a engendré ce pacte et a amené Youssef Chahed à la tête du gouvernement.

L’histoire se répète, comme une farce

C’est à croire que Karl Marx parlait de la situation politique actuelle en Tunisie quand il avait sorti sa fameuse citation : « L’histoire se répète, tout d’abord comme une tragédie, après comme une farce ». En effet, Beji Caïd Essebsi avait planifié l’évincement d’Habib Essid, effectué le 27 août 2016, à l’ARP, de la manière la plus dégradante pour cet homme d’Etat, depuis novembre 2015, si on croit les affirmations de certains anciens membres de Nidaa Tounes qui ont côtoyé de près le Président de la République.

Dans un premier temps, il a poussé à un remaniement ministériel, réalisé, effectivement, en janvier 2016. Après, il l’a poussé à redemander la confiance du Parlement lors d’une plénière où il a été évincé et subi toute sorte d’insultes et d’outrages.

Aujourd’hui, tout porte à croire que la Tunisie est sur le point de revivre le scénario de l’évincement d’Habib Essid, intervenu suite à des conflits avec la famille Caïd Essebsi, et surtout le fils gâté, Hafedh. En effet, nous vivons actuellement un remake de ce qui s’est passé entre fin 2015 et début 2016. Béji Caïd Essebsi et son parti, Nidaa Tounes, veulent, à tout prix, écarter Youssef Chahed de la Kasbah. Pourtant, ce sont les mêmes qui l’ont hissé à cette place, tout comme ce fut le cas avec Habib Essid.

Nidaa Tounes, et surtout son directeur exécutif, Hafedh Caïd Essebsi, orchestrent, depuis des mois, une campagne anti-Chahed. Vient ensuite le deuxième Pacte de Carthage, similaire à celui qui a conduit au limogeage d’Essid. Sauf que cette fois, Rached Ghannouchi a tenu tête à tout le monde et a imposé le maintien de Chahed à son poste.

Quelques jours plus tard, voilà que le Président appelle, publiquement, dans une interview accordée à la chaîne Nessma TV, son chef du gouvernement, à démissionner ou à se rendre à l’ARP pour demander le renouvellement de confiance. Un air de déjà vu ! La concordance entre les faits ne peut, en aucun cas, être un hasard

Mon fils, ma bataille

Le Président de la République, Béji Caïd Essebsi, a toujours dit, lors de ses interventions médiatiques, que « la patrie passe avant le parti ». Un dicton qu’il a appliqué à la lettre, puisqu’il n’est jamais intervenu pour son parti auprès de l’Etat. Mais ce que Caïd Essebsi n’a pas dit, c’est que la patrie passe après son fils, Hafedh Caïd Essebsi.

En effet, et depuis des mois maintenant, le Président de la République ne cesse de défendre, corps et âme, son fils, contre vents et marées. Si le parti fondé par Béji, Nidaa Tounes, s’est effondré, c’est à cause de Hafedh, qui s’est autoproclamé chef suprême, écartant ceux et celles qui ont construit le parti. Hafedh n’aurait jamais arrivé à ses fins sans l’appui de son père.

Dans sa « guerre » contre le chef du gouvernement, Essebsi junior a trouvé, encore, un appui sans failles de la part de son père, qui a tenté, à travers le Pacte de Carthage 2 et sa dernière intervention télévisée à Nessma, d’écarter Chahed pour les beaux yeux de son fils.

De la création de Nidaa Tounes à 2018, en passant par le fameux Congrès de Nidaa Tounes de Sousse, Hafedh Caïd Essebsi, inconnu du grand public et de la vie politique tunisienne, est devenu un dirigeant qu’on appelle pour résoudre les crises de l’Etat. Il s’attable désormais avec les plus grands politiques du pays, lui qui a commencé son apprentissage politique il y a moins de 5 ans ! N’oublions pas que Béji a désigné, en 2017, le seul parlementaire élu en Allemagne à des fonctions diplomatiques, et ce afin de donner à son fiston la possibilité d’intégrer l’ARP.

Finalement, les voix s’opposant à cette stratégie étaient assez coriaces pour l’en empêcher. L’histoire retiendra qu’à cause de cette volonté à faire de son fils un homme politique de gros calibre, Yassine Ayari, fervent opposant à la politique de Béji, est devenu député, lors d’une claque électorale qui restera gravée dans les annales. Quoi qu’il en soit, Béji n’essaie même plus de cacher son soutien inconditionnel à son fils, quitte à changer de gouvernement tous les 12 mois.

Et le gagnant est…

Cependant, le gouffre politique ne se résume pas seulement à cette histoire de famille. Il est plus ancré. Une petite lecture nous permet de constater qu’Ennahdha est le seul parti qui est resté au pouvoir depuis 2011. Pire encore, tous les partis qui se sont alliés au parti islamiste ont connu un sort déplorable. Ettakatol et le CPR, qui ont formé la première Troïka avec Ennahdha, ont disparu de la scène politique tunisienne. Idem pour l’UPL et Afek, qui ont formé la deuxième Troïka avec Ennahdha, en compagnie de Nidaa Tounes.

Ce dernier est en train de s’éclabousser en petits sous-partis insignifiants. Aujourd’hui, 7 ans après la révolution de 2011, il n’existe qu’un seul et unique parti organisé et jouissant d’une base électorale importante : Ennahdha. Le parti de Rached Ghannouchi dispose du plus grand bloc parlementaire en termes de nombre de députés. Il vient de gagner les Municipales, même si les dirigeants de Nidaa persistent et signent sur leur victoire !

Si rien ne change d’ici 2019, et ça sera probablement le cas, Ennahdha raflera également les Législatives et les Présidentielles de 2019. Et ce n’est pas un hasard si Ghannouchi pense à se présenter à ces élections, lui qui a toujours préféré gouverner dans l’ombre et laisser les autres personnalités et partis recevoir les foudres d’un peuple en colère.

Rached Ghannouchi est, paraît-il, le seul « sain d’esprit » parmi les politiques tunisiens. Le seul qui a entrepris un projet et qui l’applique. Aujourd’hui, il est l’homme fort, celui qui a imposé Chahed bien que tout le monde souhaite son départ, y compris l’UGTT.

D’un échec à l’autre

Ce n’est pas pour défendre le gouvernement de Youssef Chahed, ses échecs cuisants sur tous les dossiers ne le permettent pas de toute façon, mais aucun gouvernement depuis 2011 n’a réussi. Pourtant, il y en a eu pas mal en 7 ans : les gouvernements Laârayedh et Hamadi Jebali (Ennahdha), le gouvernement Mahdi Jomâa (technocrate), le gouvernement Habib Essid (unité nationale), ainsi que le gouvernement Chahed (Nidaa Tounes). Aucun de ces gouvernements n’a terminé son mandat.

Si tous ces gouvernements ont échoué, c’est que le problème vient, probablement, d’ailleurs. Logiquement, de ceux qui les ont mis. Là, on parle des deux « Cheikhs », Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi, ainsi que l’UGTT. Ces trois parties ne font que s’entretuer à longueur des mandats, faisant des gouvernements successifs des otages des uns et des autres. Résultat : ils ont tous échoué et le pays vit aujourd’hui une crise économique aigüe qui laissera la place, si personne ne laisse ses petits calculs politiciens de côté, à une crise sociale sans précédent. Sachant que le danger terroriste nous guette de près, c’est l’avenir même de la République qui est en jeu.

A la quête du Saint-Graal

Si la crise économique persiste depuis des années et ne cesse de s’intensifier, c’est à cause de l’année 2019 et les élections qui y seront organisées. Tout le monde ne pense qu’à s’offrir une place au soleil durant les cinq prochaines années, quitte à prendre l’Etat en otage.

En effet, Béji Caïd Essebsi fait tout pour permettre à son fils gâté d’être un candidat sérieux pour le succéder au Palais de Carthage. De l’autre côté, Rached Ghannouchi écarte tout candidat sérieux, à l’instar de Youssef Chahed, à qui il a ouvertement demandé de s’abstenir de se présenter en 2019, contre l’appui d’Ennahdha pour rester à la Kasbah. Youssef Chahed rêve lui-même de passer de la Kasbah à Carthage, surtout que la famille démocratique n’arrive pas à se réunir autour d’une seule personnalité. Un terrain, donc, vierge qu’il espère conquérir.

Nos politiques sont, par conséquences, en train d’essayer de s’éliminer mutuellement de cette course effrénée à la Présidence de la République. Entre-temps, ils ont oublié que la République elle-même est en danger !

Meher KACEM
Tunis-Hebdo du 23/07/2018

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