Le « printemps arabe » ou la continuité du Nouveau Grand Jeu – Première partie

La chute de l’empire britannique et l’émergence de l’empire américain

Tribune | Par Montacer BEN CHEIKH, Maître de conférences des universités
Le Président US, Richard Nixon et le roi Fayçal Bin Abdelaziz

Peu de temps après le retour de R. Ghanouchi en Tunisie, W. Hague, ancien ministre des affaires étrangères du Royaume-Uni, annonce sur la BBC One qu’il a eu une rencontre avec le dénommé leader du parti islamiste. Hague déclare que R. Ghanouchi lui a promis qu’il n’appliquera pas la Chariaa en Tunisie.

La suite des évènements prouve que Hague avait en réalité donné des ordres très précis à R. Ghanouchi pour que celui-ci applique un islam soi-disant modéré et ce, conformément à un plan préétabli. Ce plan avait pour objectif de changer les régimes dans les républiques arabes et de porter au pouvoir les islamistes. Une fois installés au pouvoir, les islamistes devaient former des armées de terroristes ayant pour destination Téhéran, au nom d’une soi-disant guerre entre chiites et sunnites.

Le Grand Jeu (The Great Game)

Le Grand Jeu est une confrontation politique qui a commencé au début du 19ème siècle et qui a opposé l’empire britannique à l’empire russe. Le Grand Jeu avait pour objectif le contrôle de l’Afghanistan et de ses pays voisins dans l’Asie centrale pour des intérêts économiques et commerciaux.

Les historiens ne s’accordent pas sur la date de la fin du Grand Jeu. Certains historiens estiment que le Grand Jeu s’est terminé après la première guerre anglo-afghane en 1842, qui s’était soldée par le retrait des Britanniques d’Afghanistan. D’autres historiens considèrent que les accords anglo-russes de 1907, qui délimitent les zones d’influence entre les deux empires dans l’Asie centrale, marquent la fin du Grand Jeu.

Le 28 octobre 2008, une réunion s’est tenue dans l’ambassade du Royaume-Uni à Bichkek, capitale du Kirghizistan. Etaient présents à cette réunion, outre l’ambassadeur britannique lui-même, des investisseurs britanniques au Kirghizistan, l’opérateur canadien de la mine d’or de Kumtor, l’ambassadrice des États-Unis au Kirghizistan et le Prince Andrew (fils de la Reine d’Angleterre). S’adressant à l’ambassadrice des États-Unis, le Prince Andrew lui annonce : « The United Kingdom, Western Europe (and by extension you Americans too) were now back in the thick of playing the Great Game. And this time we aim to win it ! »

Dans la dernière partie de ce papier, nous démontrons que le « printemps arabe » n’est qu’une partie du New Great Game.

Entre 1750 et 1870, les guerres en Europe, ainsi que le déficit commercial des pays européens avec la Chine, ont épuisé les réserves d’argent, métal qui était encore utilisé comme moyen d’échange. Au cours du 19ème siècle, le monde a connu des ruées vers l’or. Tout le monde connaît, au moins à travers les films hollywoodiens, la grande ruée vers le Far West qui était poussée par la découverte d’or en Californie et tout ce qu’elle a engendré comme massacres de populations autochtones.

Ce mouvement à la recherche de l’or s’est observé en particulier aux Etats-Unis, au Canada (notamment en Colombie britannique), en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud. Cette production massive d’or et la diminution des réserves d’argent qui l’a précédée ont mis fin au bimétallisme (système monétaire fondé sur l’or et l’argent) pour donner lieu au monométallisme (système monétaire fondé sur l’or). En 1844, la loi de la Charte bancaire (The Bank Charter Act) a rendu les billets émis par la Banque d’Angleterre complètement adossés par l’or.

Vers le début du 20ème siècle, la Grande Bretagne colonisait pratiquement le cinquième des terres émergées et contrôlait près du quart de la population mondiale. Sa monnaie, la livre Sterling, était donc la monnaie dominante. La dominance de Sterling disparaîtra vers la fin de la seconde guerre mondiale avec les Accords de Bretton Woods. Mais la Grande Bretagne, tout comme d’autres anciennes puissances coloniales, veut maintenir, voire étendre, ses zones d’influence dans le monde.

Les Accords de Bretton Woods

A la sortie de la seconde guerre mondiale, la Grande Bretagne, qui avait été le banquier du monde jusqu’alors, est devenue le pays le plus endetté au monde. Son créancier, les Etats-Unis, était conscient qu’il était sur le point de devenir la première puissance au monde. Cette puissance américaine a été consolidée par les Accords de Bretton Woods. Selon ces Accords, le dollar américain prenait le relais sur Sterling et devenait la monnaie d’ancrage. Le FMI, la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (plus connue sous le nom de la Banque Mondiale) et le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade, prédécesseur de l’Organisation Mondiale du Commerce) ont vu le jour pour promouvoir le commerce international et la reconstruction des pays dévastés par la guerre.

Les Etats-Unis, qui contrôlaient les deux tiers des réserves mondiales de l’or, se sont engagés à échanger leurs billets de banque contre de l’or. Le prix de l’or avait été fixé à $35 l’once. Les monnaies des pays signataires des accords étaient ancrées sur le dollar US. Les taux de change étaient donc fixes (mais ajustables sous certaines conditions). En créant le système d’étalon-or de change (Gold Exchange Standard) , les Etats-Unis rendaient le dollar américain LA monnaie de réserve mondiale. Donc, les Etats-Unis sont assurés d’avoir une très forte demande pour leur monnaie.

Pour aider l’Allemagne et le Japon à se relever des dégâts de la guerre, les monnaies de ces deux pays avaient été sous-évaluées par rapport au dollar US. Durant la période qui a suivi les Accords de Bretton Woods, l’Allemagne et le Japon ont suivi des politiques monétaires anti-inflationnistes strictes afin de se relever et de se développer. Vers la fin des années 1960, ces deux économies sont devenues très puissantes et enregistraient des excédents commerciaux.

Vers la fin des années 1960 et vu le coût de la guerre du Vietnam pour les Américains, le système de Bretton Woods devenait de plus en plus insupportable pour les Etats-Unis. Les réserves d’or des Etats-Unis ne couvraient plus les billets imprimés par la Réserve Fédérale. En 1971, le président Richard Nixon annonce que les Etats-Unis se retiraient des Accords de Bretton Woods et imposaient temporairement des droits de douane supplémentaires sur leurs importations, laissant leurs alliés dans un état de choc. Le discours de Nixon du 15 août 1971 est d’ailleurs désigné par le « choc Nixon ». Le deutsche mark allemand s’est immédiatement évalué par rapport au dollar US. La Banque du Japon a dû intervenir pour soutenir le dollar et garder le taux de change de sa monnaie inchangé vis-à-vis du dollar.

Avec la fin du système de l’étalon-or (de change), le dollar américain est devenu une monnaie purement fiduciaire (fiat money). Or, la suprématie américaine repose sur deux piliers interdépendants : un pilier militaire et un pilier financier. Donc, les Américains devaient trouver très vite un substitut à l’or pour garantir la continuité de la demande mondiale pour les dollars US. Ce substitut a été trouvé dans le pétrole et c’est d’ailleurs pour cette raison que ce dernier est souvent désigné par l’or noir.

Le Secrétaire d’Etat US, Henry Kissinger et le roi Roi Fayçal Bin Abdelaziz

Après la guerre d’octobre 1973, les pays arabes membres de l’OPEP ont imposé un embargo pétrolier sur les Etats-Unis en réaction à l’aide militaire américaine accordée à Israël. Cet embargo s’est traduit par un choc pétrolier dont la principale caractéristique a été la multiplication des prix du pétrole par cinq dans un intervalle de six mois. Aux Etats-Unis, les marchés financiers s’effondrent, l’inflation s’accélère passant d’un à deux chiffres, le chômage s’accroît, le PIB recule… L’économie américaine était en chute libre.

En 1974, le président américain, Nixon, envoie son tout nouveau ministre des finances, William Simon, à Djeddah en Arabie Saoudite pour une mission dont les objectifs devaient rester secrets. D’abord, Nixon voulait empêcher les Saoudiens d’employer leur pétrole comme une arme contre les Etats-Unis. Ensuite, le président Américain souhaitait que les Saoudiens réservent le surplus de leurs revenus pétroliers pour l’acquisition de dettes américaines. Enfin, Nixon voulait réduire les chances de l’Union Soviétique de s’implanter dans le Monde Arabe. Le président Américain a bien fait comprendre à son ministre des finances, Simon, qu’il n’avait pas le droit de rentrer de cette mission les mains vides.

L’ensemble de ce projet a été conçu partiellement par le ministre des affaires étrangères de l’époque, Henry Kissinger, dans le cadre de la Commission conjointe Américano-Saoudienne sur la Coopération Economique (United States-Saudi Arabian Commission on Economic Cooperation). C’est pour cette raison que le nom de Kissinger est associé à ces accords.

En vue de convaincre le Roi Fayçal Bin Abdelaziz de vendre son pétrole exclusivement en dollars US, les Etats-Unis ont promis de vendre des armes à l’Arabie saoudite et de les défendre, ironie de l’Histoire, contre… Israël !

Cet accord entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite a donné naissance au système des pétrodollars.

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