Supplique pour que l’Institut Supérieur des Langues (Université de Carthage) devienne un lieu digne du nom qu’il porte

TRIBUNE | Amina Chenik, Maitre-assistante au département de français

Monsieur le directeur de l’ISLT,

Bonne rentrée universitaire et meilleurs vœux de réussite pour vous et pour notre futur laboratoire de recherches qui donnera à notre institut le prestige qu’il mérite.

Permettez-moi, à l’occasion de cette rentrée de vous faire part de nos souhaits afin que nous puissions travailler dans un environnement optimum car nous voulons de tout cœur faire de l’Institut un pôle d’excellence, ce qui est un objectif tout à fait atteignable, et à l’heure où la Tunisie repense son espace universitaire pour en faire un lieu de vie et de culture, un lieu auquel étudiants et enseignants sont fiers d’appartenir, permettez-moi au nom de mes collègues de vous soumettre quelques points de détails sur lesquels il est urgent de se pencher.

Nous sommes fiers d’appartenir à l’Université de Carthage, après avoir eu honte pendant des années de nous appeler l’université du 7 novembre. En effet, Carthage nous relie à notre histoire dans ce qu’elle a de plus glorieux et dans ce qu’elle représente pour la culture universelle, pour ce qu’elle lui a légué : on sait qu’elle a été non seulement la première démocratie de l’histoire avec la première constitution louée par Aristote, mais aussi une capitale culturelle et un lieu de rayonnement des spiritualités et de la pensée.

Il suffit d’évoquer les noms d’Apulée, de Térence, de Plaute (les premiers intellectuels latins étaient en effet africains), mais aussi de saint Cyprien et de Saint Augustin, pour ne citer que les plus célèbres ; l’université de Carthage qu’ils ont fréquentée était rayonnante au 1er siècle et jusqu’au 4ème siècle, elle comptait 7000 étudiants venus de partout chercher son savoir réputé ; Carthage était un foyer de spiritualité avec les premiers pères de l’Eglise chrétiens, Carthage a un héritage phénicien, punique, latin, chrétien, byzantin puis arabe, c’est un creuset de civilisation, et son rayonnement s’est étendu depuis sa fondation par Elyssa,( rentrée dans la légende et dans la littérature avec Virgile qui l’a immortalisée sous le nom de Didon), jusqu’au 4ème siècle ap J.C.

Carthage a été une métropole qui a rivalisé avec Athènes, avec Rome, et qui a rayonné sur le monde pendant plus de 1000 ans. Pas seulement par son commerce, sa flotte et son agriculture mais aussi par ses idées, sa politique, son urbanisme : elle était avant-gardiste dans tous les domaines et les romains la convoitaient si fort et jalousaient tant sa renommée qu’ils ont brûlé sa bibliothèque et donc toute sa mémoire. Mais sa renommée est universelle : où que l’on aille par le monde, le nom de Carthage, connu de tous, résonne comme un haut lieu de civilisation, et il n’est jusqu’aux écrivains du XIX° et du XX°s. Flaubert en tête qui n’ont voulu visiter ces lieux pour s’imprégner de son esprit.

C’est donc avec fierté que nous, enseignants de littérature et de civilisation, accomplissons notre humble tâche d’être des passeurs de culture, que nous travaillons à conserver la mémoire de ceux qui furent les phares de la culture universelle, et à faire de cet institut un foyer de culture et de diffusion de savoirs et de civilisations. Et puis, cet Institut Supérieur des Langues de Tunis est aussi prestigieux par sa renommée nationale et internationale, et nous tenons à pérenniser sa réputation.

Mais, monsieur le directeur,, depuis plus de vingt ans, comment accepter de devoir traverser des montagnes d’ordures pour entrer dans cet établissement universitaire ? Comment accepter des bennes à ordures nauséabondes qui débordent devant un institut si prestigieux ? Comment accepter que les murs soient souillées de tags injurieux, et comment croire que l’on ne se donne pas la peine de les effacer ? Comment imaginer une rentrée universitaire avec des murs couverts de graffitis durant des mois ?

Voilà deux ans depuis le départ de madame Bacha que les horloges ne sont plus à l’heure. Vous imaginez le message négatif que cela donne ? Mettez les à l’heure ou supprimez-les.
Même si un grand travail d’embellissement a été fait, l’Institut souffre d’un laissez-aller et d’une impression de misère qui ne lui permet pas d’être digne du grand nom qu’il porte.
Osons être créatifs et ayons la volonté d’innover et de trouver des solutions :

Il y a des grands points de faiblesse, qui ne tiennent pas à une question financière mais à une question d’organisation et de volonté d’amélioration. A l’heure de la communication, vous n’êtes pas sans ignorer que l’image est ce qu’il y a de plus important : le drapeau tunisien doit être beau et neuf et pas un lambeau. Les palmiers à l’entrée ne doivent pas être utilisés comme des poubelles par les étudiants.

Le service de la photocopie laisse à désirer au point que nous nous adressons tous aux photocopies privées dont certaines sont devenues plus belles et plus performantes que notre propre institut. Les fonctionnaires de la photocopie sont trop souvent absents au moment où nous en avons le plus besoin, et souvent de mauvaise humeur. Peut-être pourrait-on trouver un moyen de les valoriser dans leurs tâches ?

Je vous demande humblement d’interdire de fumer dans la salle des profs et de mettre une pancarte le précisant. Un prof fumeur m’a avoué après avoir refusé d’aller fumer à la fenêtre que si le directeur l’interdisait, ça lui rendrait service et ça aiderait les profs à arrêter de fumer. L’atmosphère de la salle des profs est irrespirable et il est impossible à un non fumeur d’y rester. Appliquez la loi qui interdit de fumer dans les espaces publics.

L’utilisation des tableaux est parfois impossible du fait d’absence de brosse ou de l’impossibilité d’effacer les traces de stylo. Le service d’ordre n’est pas fait par le personnel dans les couloirs et on a souvent des étudiants qui parlent très forts dans les couloirs ou sous les fenêtres. Et comme l’institut est mal insonorisé, on a du mal à faire cours dans certaines classes à certaines heures.

Le point le plus faible est celui de la bibliothèque : nous vous prions de toutes nos forces de bien vouloir soit former le personnel totalement incompétent, soit le remplacer, et nous donner une bibliothécaire digne de ce nom. La bibliothèque, du moins celle de français, ne donne pas envie de s’y attarder. Les fichiers ne sont pas utilisables et la poussière couvre les livres. Il serait souhaitable également d’insonoriser la salle de lecture. Et il serait judicieux de mettre en place une commission qui serait chargée de rendre plus performante notre bibliothèque car c’est la pièce maîtresse d’un établissement universitaire qui se respecte.

Quant à l’espace culturel qui manque cruellement pour monter des pièces de théâtre, ou autres activités, serait-il possible de construire un petit théâtre derrière la buvette, dans l’espace vide qui n’est pas exploité ?

Pour nos activités culturelles, nous avons prévu des sorties sur des sites archéologiques, serait-il possible de demander un bus une fois par mois, le vendredi ? Il est par ailleurs possible d’obtenir des places gratuites à des spectacles culturels pour nos étudiants, d’autres facs le font, pourquoi pas nous ? Quant à cette cour, nous souhaitons y planter deux arbres pour lui donner plus de vie. Je m’engage à le faire si vous m’y autorisez.

Par ailleurs, nous trouvons dommage que l’Institut ne donne pas des noms de personnalité littéraires ou historiques de Carthage, histoire de garder la mémoire vivante, puisque nous faisons partie le l’Université de Carthage. Plutôt que l’amphi 1 ou la salle 9 ou la salle de lecture de la bibliothèque.

Le prestige tient d’abord à l’image extérieure ; or, il suffirait juste d’un peu de volonté pour que cet espace devienne un merveilleux espace de vie et de culture, défi vital dans cette lutte contre l’intégrisme.

Monsieur le directeur, permettez-nous d’oser rêver à un institut modèle, et d’être tous fiers de travailler contre l’obscurantisme dans un espace qui soit vert, propre et qui incite à la recherche.

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