Samira Meraï : « Il y a un décalage entre les slogans dédiés à la femme et sa réalité »

Samira Merai
Samira Meraï
Samira Meraï, ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfance, revient sur la situation des femmes tunisiennes en politique.
Pourquoi la présence de la femme tunisienne est-elle si faible en politique ?

Tout d’abord, pour évaluer la présence de la femme en politique, nous devons nous baser sur trois critères essentiels. Le premier est celui de la présence de la femme au sein de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP). Et là, nous devons en être fiers, car la Tunisie est placée première dans le monde arabe en terme de représentativité féminine au Parlement, avec plus de 32% [NDLR : 72 femmes parlementaires sur 217, selon le site officiel de l’ARP].

Le deuxième critère est celui de la présence de la femme au gouvernement. Et là, les chiffres sont moins flatteurs. En effet, le gouvernement actuel compte seulement trois ministres [NDLR : Selma Elloumi, Latifa Lakhdhar et Samira Meraï] et cinq secrétaires d’Etat [NDLR : Boutheina Ben Yaghlane, Lamia Zeribi, Amel Azzouz, Majdouline Cherni et Amel Nafti]. On n’est encore loin de certains pays, même voisins, qui comptent dans leurs gouvernements six, voire sept ministres femmes.

« La société veut que la femme soit une «superwoman»
qui concilie famille, foyer, et carrière professionnelle »

Le troisième critère sur lequel on se base pour évaluer la présence féminine en politique est celui de sa présence dans les postes de décision au sein des partis politiques. Et là encore, nous sommes très loin des attentes, avec une représentativité vraiment très décevante.

Sinon, pour ce qui est des raisons qui expliquent la quasi-absence de la femme en politique, il y a essentiellement le facteur social. En effet, la société veut que la femme soit une «superwoman» qui concilie famille, foyer, et carrière professionnelle, et ne l’encourage pas pour réussir en politique. Il faut vraiment que la femme ait des conditions très spéciales pour réussir en politique, ce qui n’est pas à la portée de tout monde.

« Les postes de décision ne sont pas accessibles aux femmes
à cause de la mentalité machiste qui règne dans notre société »
Vous dites que la société n’encourage pas vraiment la femme à intégrer le monde politique. Et si la femme, elle-même, n’était pas intéressée par la politique ?

Non, ce n’est pas vrai. Car, les chiffres actuels montrent que le taux de présence de la femme, en tant qu’adhérente, dans les partis politiques est assez élevé. Mais le problème, comme je viens de vous le dire, est que les postes de décision ne sont pas accessibles aux femmes. Et c’est principalement à cause de la mentalité machiste qui règne dans notre société, et qui tend à exclure les femmes.

Personnellement, je demande aux partis politiques qui n’ont pas encore compris que la présence de la femme dans les postes de décision peut leur être bénéfique, à revoir leurs copies. En effet, on ne peut pas bâtir une démocratie sans la participation de la femme.

« Aucune loi en faveur de la femme n’a été promulguée depuis 1993 ! »
Avez-vous un programme pour renforcer la présence de la femme en politique, notamment dans les postes de prise de décision ?

En effet, nous nous penchons, actuellement, sur l’élaboration d’un partenariat avec les composantes de la société civile et l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE), dans le but d’appuyer la formation des femmes, particulièrement, celles issues des zones rurales et de renforcer leur présence dans les postes de décision, à l’instar des conseils régionaux et municipaux.

Nous allons, également, créer, prochainement, le «réseau des pairs», un instrument qui œuvrera à la consécration de l’égalité des genres dans les politiques et les programmes nationaux.

La Tunisie, qui était pionnière en termes d’égalité homme-femme, a été classée, récemment, par la banque Afrique de développement (BAD), 17e à l’échelle africaine en matière d’égalité du genre social. Comment expliquez-vous cette régression ?

La position de la Tunisie dans ce domaine a été affectée, essentiellement, par la pauvreté de la législation. Effectivement, la Tunisie était première en terme d’égalité homme-femme en 1956, et ce, grâce au leader Habib Bourguiba. Mais, depuis, les autres pays nous ont imités, puis nous ont dépassés.

« La plupart des femmes qui se présentent dans les élections
ou dans les campagnes électorales sont souvent
harcelées, dénigrées, insultées… »

En ce qui nous concerne, depuis les 13 lois qui ont été promulguées en faveur de la femme en 1993, soit il y a plus de 20 ans, nous n’avons rien ajouté. Aucune législation en faveur de la femme n’a été promulguée depuis 1993 !

Mais, actuellement, nous sommes en train de préparer des projets de lois pour rattraper ce retard, notamment un projet de loi-cadre sur la lutte contre la violence faite aux femmes.

En parlant de violence, vous avez assisté, la semaine dernière, à une conférence organisée par la Ligue des Electrices Tunisiennes, sous le thème de lutte contre la violence politique contre les femmes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?

Quand on parle de violence politique, on n’entend pas seulement la violence physique, mais aussi la violence morale. Et là, les femmes politiques sont beaucoup plus exposées à cette forme de violence que les hommes. En effet, d’après les témoignages qui m’ont été transmis, la plupart des femmes qui se présentent dans les élections ou dans les campagnes électorales sont souvent harcelées, dénigrées, insultées, etc., et on leur demande souvent de rester chez elles pour s’occuper de leurs enfants.

« Pas question qu’une femme nous gouverne ! »

D’ailleurs, une de mes collègues à Afek Tounès s’est présentée, dernièrement, à l’élection de la commission spéciale de sa région, Milita, à Djerba, mais elle a été repoussée par les habitants de la région pour le simple fait qu’elle est une femme. «Pas question qu’une femme nous gouverne !», lui a-t-on lancé. Eh oui, aussi surprenant que cela puisse paraître, de telles mentalités existent encore, chez nous, en 2015 !

Même sur la scène politique, certains politiciens ont adopté un discours d’exclusion envers les femmes. Je me rappelle encore de l’intervention d’Ibrahim Gassas, lors du vote de l’article 46 de la Constitution, à l’Assemblée Nationale Constituante, dans laquelle il a porté atteinte à la dignité de toutes les femmes tunisiennes.

Sinon, moi-même je suis victime d’agression morale. Dernièrement, d’après le journal électronique «Le point.fr», un imam salafiste à Kairouan a dit texto : «C’est la ministre de la Femme qui est la véritable terroriste» !

« Sans autonomie financière, la femme ne peut
ni faire de la politique, ni devenir leader politique »
Aujourd’hui, le budget du ministère de la Femme est le moins élevé de tous les ministères. Cela ne reflète-t-il pas, en fin de compte, la place réelle que l’Etat donne à la Femme ?

Malheureusement, il y a, aujourd’hui, un décalage entre les slogans dédiés à la femme et la réalité. Pour ce qui est du budget, on espère qu’en 2016 les choses vont changer.

Sinon, le ministère est en train de travailler, actuellement, sur le renforcement de l’autonomisation économique de la femme. Car, sans autonomie financière, la femme ne peut ni faire de la politique, ni devenir leader politique. Toutes les études confirment cela.

Le ministère est en train de travailler, également, sur le renforcement de la législation, car seules les lois restent. Et c’est grâce aux lois et aux politiques que les mentalités évoluent.

À votre avis, quand est-ce qu’on verra une femme à la tête du palais de Carthage ou à la Kasbah ?

Ce jour viendra. Mais pour cela, il faudra déjà commencer par reconnaître et croire en la compétence de la femme. Car la compétence de la femme est une chose et la reconnaissance de cette compétence est une autre chose. Les mentalités doivent évoluer, et nous sommes en train de travailler sur ça.

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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