Hachemi Dhaoui : « Même si Ben Ali était encore là, le terrorisme aurait été pire avec les 40 millions d’armes en Libye »

Hachemi DhaouiIl figure parmi les plus jeunes fondateurs de la LTDH. Juste après la révolution, il a fondé d’abord une association de sauvegarde de Sidi Bou Saïd puis le réseau national anti-corruption (R’NAC). Il est psychiatre et psychanalyste formateur des premiers psychanalystes tunisiens. Il a publié de nombreux livres, dont la plupart à l’étranger à cause de la peur des éditeurs locaux de Ben Ali. Au Brésil, aux USA, au Canada, en Italie et bien sûr à Paris en France, dont celui auquel il se réfère et qui a été censuré jusqu’au départ du dictateur…
Quels sont les moments marquants des 8 mois qui ont suivi les élections et quels sont les enseignements que vous en tirez ?

L’alliance contre-nature qui a été scellée à Paris entre le ni Da/ni Dwa et la Nahdha. Les autres grands moments n’en sont que des conséquences comme les deux horribles actes terroristes du Bardo et de Sousse car les intégristes ne sont pas capables d’imaginaire d’alliance basé sur la communication et la concertation.

Par contre, ils excellent en matière d’imaginaire de fusion caractérisé par le goût des analogies, de la communion et du ralliement comme ils ont fait avec la Troïka ou d’un imaginaire d’opposition caractérisé par le goût du conflit, de l’exclusion et du sectarisme qui a préparé et réalisé ces attentats pour lesquels ils sont entraînés depuis les années 80.

« La femme tunisienne n’a plus rien à démontrer.
Elle est de loin plus mûre que l’homme
et a toujours fait deux journées de travail par jour »
Comment analysez-vous le comportement du Tunisien moyen durant ces 8 mois ?

Je trouve qu’il a été beaucoup plus sage que nos politicards qui ne font rien que du vent. A part quelques ministres qui ont démontré leurs capacités d’être homme ou femme d’Etat tel que Saïd Aidi, Latifa Lakhdhar comme ministre de la Culture avec le peu de moyens qu’on lui a octroyé et enfin Mahmoud Ben Romdhane, ministre du Transport qui se débat comme il peut tout seul dans un secteur tout ce qu’il y a de plus « pourri », sans oublier le travail colossal de Kamen Jendoubi pour diagnostiquer les associations impliquées directement ou indirectement dans le blanchiment d’argent.

Le petit peuple pratique entre-temps le principe de « wait and see », mais cela ne pourra pas durer longtemps.

Les femmes avaient porté au pouvoir BCE, ont-elles reçu de sa part des réponses aux attentes exprimées par leur vote massif à son profit ?

La femme tunisienne n’a plus rien à démontrer. Elle est de loin plus mûre que l’homme et a toujours fait deux journées de travail par jour qu’elle soit citadine ou paysanne. Sa maturité est doublée de son intuition qui lui permet d’être patiente. Rappelez-vous cette grande femme qui a perdu un fils lors d’un attentat terroriste et qui a déclaré à la télé qu’elle en a encore trois qu’elle met à disposition de la Tunisie.

« L’Occident a démarré son plan pour le Moyen-Orient »
Depuis que les urnes ont révélé leurs secrets en 2014, la classe politique n’est plus audible. Pourquoi ?

Le peuple tunisien est unique et le seul qui a fait sa révolution à partir du 8 juin 2008 dans le bassin minier alors que l’Occident était empêtré dans sa crise financière de 2007/2008 dont il ne s’en sortira jamais. Quand il s’est réveillé, l’Occident a démarré son plan pour le Moyen-Orient qui devait démarrer en 2014 afin de disloquer le Moyen-Orient en petits Etats religieux qui légitimerait la théocratie israélienne.

Ils ont donc encouragé une révolte en Égypte où les militaires ont gardé le pouvoir, organisé une agression étrangère en Syrie, mis le feu avec une guerre tribale au Yémen et agressé la Libye avec l’Otan et l’argent qatari. Donc la maturité acquise par les Tunisiens grâce à Bourguiba n’a d’égal ailleurs, et ce n’est pas de simples politicards qui vont les impressionner.

Aujourd’hui, que veut le peuple ?

Toujours les mêmes choses : de la dignité, de la liberté et ce qui lui manque le plus encore je veux parler de la justice sociale.

« Depuis le retour des islamistes
et la division imposée entre mécréants et Musulmans,

l’insécurité a pris le dessus et l’agressivité est devenue
un mode d’être qui n’exprime que la frustration »
Les Tunisiens sont-ils plus déprimés qu’avant la révolution ? Pourquoi, comment et quelles leçons en tirer ?

En 1981, l’OMS a fait une grande étude comparative dans 25 pays de différentes cultures et niveaux socio-économiques. Elle a abouti en ce qui nous concerne que les maladies mentales diminuent dans les pays en crise par instinct de survie. A l’époque, ils avaient trouvé que la schizophrénie était de 1,2% au Norvège et 0,8% au Liban, alors en pleine guerre civile.

Je dirais plutôt que les Tunisiens consultent plus en psychiatrie. Les résistances à la psychiatrie sont tombées puisqu’ils partagent ensemble leur insécurité pour leur avenir. Rappelez-vous les deux premiers mois après le 14 Janvier, les Tunisiens ont montré qu’on était un peuple d’un rare civisme et très solidaire.

Mais depuis le retour des islamistes et la division imposée entre mécréants et Musulmans, l’insécurité a pris le dessus et l’agressivité est devenue un mode d’être qui n’exprime que la frustration. Pour exemple, je ne parlerais que de la saleté de l’espace public alors que nos compatriotes restent très propres chez eux quel que soit leur niveau de vie. Ils agressent le pouvoir dont l’espace publique lui revient.

« Notre Mère-Patrie est veuve actuellement »
Croyez-vous que l’élite est en train de trouver les bonnes réponses aux véritables interrogations du Tunisien ?

Il faudra lui en donner d’abord les moyens et transformer les plateaux foireux par des débats qui expliqueraient aux Tunisiens ses origines et ses spécificités. Ainsi sera réalisée notre révolution culturelle, complément nécessaire à notre démarche actuelle.

Je me prends comme exemple après avoir écrit mon livre « Musulmans contre Islam » où le profil du terroriste a été bien dégagé, aucun journaliste ni responsable ne m’a questionné alors que les Français m’ont invité en grande pompe en m’organisant un double débat avec tous leurs cadres du ministère de l’Intérieur ou de la Défense qui sont intéressés par le terrorisme, la première fois dans leur centre de recherches à Marseille puis à l’école militaire à Paris, et les deux fois il n’y avait pas moins de 250 personnes dans l’amphithéâtre.

Je reste persuadé qu’en tant que Tunisiens, on est capables de mettre dos à dos les Arabes et l’Occident pour réaliser notre laïcité spécifique qui sépare le religieux de l’Etat en criminalisant le « Takfir ». Je pense que nos intellectuels sont prêts pour une telle tâche…

Le « Takfir » a remplacé le « Tafkir »
Certains affirment que le peuple tunisien a besoin d’un père, le grand père étant à Carthage. Est-ce vrai ?

Bien sûr; notre Mère-Patrie est veuve actuellement. Même si BCE ait joué là-dessus pour être là où il est. C’est tant mieux, car il nous a aidés à freiner provisoirement la déferlante intégriste. Mais il faut stopper l’Islam politique en Tunisie et terminer avec ces marchands du religieux ce que l’Islam interdit en bannissant tout clergé ; tout en mettant à la disposition de tout Musulman, un rapport direct avec son Dieu et sans intermédiaire. Il ne faut pas oublier la symbolique entre Dieu et le père chez le Musulman, on le nomme même « Rabbou Al Beit ».

Des propos répandus çà et là expriment une nostalgie pour la période de Ben Ali. Quelle est votre explication 4 ans après la révolution ?

La nostalgie est un grand mal chez les Musulmans. Il a commencé par la régression des Musulmans depuis le IX siècle après l’arrêt de l’Ijtihad et la persécution des Mootazalites qui étaient porteurs de la libre pensée. Le « Takfir » a remplacé le « Tafkir » et comme par hasard il s’agit de la même anagramme.

« Aucun penseur ou scientifique à l’apogée de l’Islam n’était arabe »

Ce sont les Arabes qui ont été la cause politique de ce choix et à leur tête Ibn Hanbal; puis les « ascharites ». Ils avaient peur de perdre le pouvoir alors que l’Islam scientifique et les sciences étaient en efflorescence partout en terre d’Islam sauf chez les Arabes de la péninsule.

Aucun penseur ou scientifique à l’apogée de l’Islam n’était arabe, ils étaient soit perses ou berbères. Cette régression est à l’origine de cette nostalgie à une époque survalorisée. C’est pourquoi le mot « Y’A Hasra » doit être banni dans la Tunisie moderne et qu’on persiste à exiger une modernisation et une modernité d’esprit en ne regardant que devant.

« Il ne faut jamais oublier que le clan Trabelsi
nous a fait perdre 3,5 points de croissance annuellement,
soit 15 milliards de nos millimes par jour ! »

Il ne faut jamais oublier que le clan Trabelsi nous a fait perdre 3,5 points de notre taux de croissance annuellement, ce qui revient à 15 milliards de nos millimes par jour au cours des 23 années du règne de Ben Ali.

Quel est le profil du prochain leader qui succèdera à BCE ?

Il faudra être différent aussi bien de Bourguiba et surtout de Ben Ali. Le premier par esprit paternaliste, il nous a refusé la démocratie. Quant au deuxième, il a beaucoup déçu en étant un dictateur, trafiquant de devises, trafiquant d’armes, trafiquant de déchets nucléaires tout en faisant la traite des blanches. Je profite pour terminer par dire un mot aux nostalgiques de Ben Ali, que même s’il était encore là, le terrorisme aurait été pire avec les 40 millions d’armes que l’OTAN a déposé en Libye.

Êtes-vous optimiste pour la Tunisie ?

Je le suis profondément, et j’ai totalement confiance en mes compatriotes…

Propos recueillis par L.L

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