L’école de demain (I) : Lettre ouverte au ministre de l’Éducation

Tribune par Mohamed Sadok Lejri 

Avant-propos : Naguère fierté de la Tunisie, aujourd’hui déchue de sa splendeur, notre école s’enfonce dans les catacombes depuis des décennies. En Tunisie, la faillite de l’enseignement n’est un secret pour personne. Le règne de Ben Ali a précipité les choses et délibérément englouti l’école dans le marasme. Nul besoin d’imaginer que l’on a bien calculé la « mort de l’école ». En une vingtaine d’années, une conjuration de volontés perverses et d’initiatives populistes ont mis à genoux ce qui fut l’un des meilleurs systèmes éducatifs au monde.

Universitaire de formation, l’actuel ministre de l’Éducation fait partie des Tunisiens qui s’en sont indignés de bonne heure. Neji Jalloul a conscience du mal profond qui ronge l’école. Il souhaite lui administrer un remède de cheval, et cela, en procédant à une grande réforme du système éducatif tunisien et en veillant à y impliquer l’ensemble des Tunisiens. C’est dans ce cadre qu’il m’a demandé mon avis sur la question et je le lui fais savoir aujourd’hui. Neji Jalloul est un ministre qui tente de mobiliser les bonnes volontés et prête l’oreille à toutes les suggestions. Je tiens à lui exprimer ma reconnaissance pour les encouragements qu’il prodigue aux jeunes et moins jeunes.

Monsieur le ministre, comme prévu, je vous livre à travers cet article ma vision de « l’école de demain ». Vous ne trouverez ici ni un travail académique, ni un traité pédagogique, ni un manifeste politico-idéologique, mais une mince tentative d’échapper à la loi des genres et au politiquement correct. La Tunisie est, aujourd’hui, atteinte d’un mal persistant : son école va mal. Ce n’est pas à moi d’ébaucher un projet thérapeutique, bien entendu, mais nous pouvons tous ensemble accompagner notre école sur la voie de la guérison. Pour ce faire, il faut, à mon humble avis, desserrer l’étau des contraintes idéologiques et culturelles et se libérer des entraves intellectuelles qui découragent les initiatives et répandent la passivité. Mais peut-on débrider les tendances centripètes sans provoquer le déferlement des intérêts partisans ?

Je n’ai pu résister à la tentation de simplifier (sans faire de raccourcis pour autant), par conséquent je vous propose un raisonnement, un texte divisé en deux parties :

– Une première partie qui se focalise davantage sur l’aspect pédagogique du projet « l’école de demain ».

– Une seconde partie où il est question du péril qu’encourt notre école si l’on s’obstine à arabiser davantage notre système éducatif.

Certains passages vous paraîtront insolents, impertinents, mais la hardiesse de mes opinions n’a d’égale que mon honnêteté. C’est probablement avec un regard amusé que vous les lirez.

Monsieur le ministre, la bien-pensance et l’inquisition moralisatrice n’étant pas votre tasse de thé, bonne lecture !

Des méthodes pédagogiques caduques

Commençons par les enfants, je pense qu’il faut les laisser jouer à l’école, mais il faut aussi leur apprendre. L’apprentissage doit se faire par le jeu. L’école doit sortir des carcans de l’apprentissage classique, celui où l’on transite les connaissances par le « canal de l’entonnoir ». Un enfant ne peut assimiler un enseignement, des idées et des valeurs sans que cela ne soit transmis d’une façon qui entraîne son attention. Le maître est constamment mis
à l’épreuve de l’énigme que représente l’enfant ; dans le nouveau projet pédagogique, il doit connaître l’esprit de l’enfant.

L’apprentissage doit prendre en compte l’âge de l’élève à différentes étapes de son développement, quel que soit son âge, soit qu’il s’agisse de l’enfant du primaire, soit qu’il s’agisse de l’adolescent du secondaire. Les enfants et les adolescents ont des préoccupations et un monde qui leur est propre. Les Scandinaves l’ont compris très tôt : lors des premières années, inculquer « académiquement » ne sert pas à grand-chose. L’école de demain doit
apprendre aux jeunes à réfléchir et non à réciter des leçons et des composantes d’enseignement (langues, mathématiques, éducation religieuse…). L’enfant doit apprendre à être réceptif, notamment par le jeu, à travers des activités ludiques, tout en y introduisant des notions basiques.

C’est une méthode qui a fait ses preuves et, malgré ce côté ludique des trois premières années du primaire, l’élève finlandais du baccalauréat surpasse l’élève français, anglais et même l’élève allemand. Donc, le fait de privilégier les activités ludiques durant les premières années ne sera pas, ultérieurement, à l’origine d’un handicap et ne dénote pas un manque de sérieux.

Durant les premières années, l’enfant doit apprendre à échanger et à réfléchir, il doit également apprendre par le jeu. On n’apprend pas à un enfant de six ans comme on apprend à un élève du lycée ou à un étudiant. Les instituteurs doivent acquérir des méthodes d’enseignement propres à l’enfant, parce que l’enfant est un être à part. L’enfant vit dans son univers et le corps enseignant est censé le comprendre. Il faut inculquer des « connaissances sérieuses » [les guillemets servent à souligner que toute connaissance est sérieuse], les langues, les sciences, les mathématique etc., mais d’une façon particulière. Car l’enfant est un réceptacle (permanent) des choses qui l’environnent. Il est spécial, mais pas figé. Les préoccupations de l’enfant sont ludiques. Comme l’écrivait l’historien néerlandais Johan Huizinga : « Un enfant qui joue n’est pas puéril. »

Notre école est lacunaire dans la mesure où ses méthodes pédagogiques n’incitent pas l’enfant à réfléchir. L’enseignement doit stimuler la vivacité d’esprit. Il faut rompre avec l’apprentissage textuel, avec le « par cœur tous azimuts ». Certaines choses doivent être apprises par cœur, certes, mais il doit y avoir plus d’échanges et les cours doivent être interactifs. L’interactivité ne doit pas prendre une place mineure ou secondaire, mais une place majeure. Il faut savoir laisser la parole à l’enfant. C’est ce que font tous les Européens par ailleurs à des degrés divers.

Les enseignants de l’école de demain doivent se montrer responsables. En effet, ce qui s’est passé tout récemment est intolérable. Quoi de plus scandaleux que de voir des enseignants faire du chantage avec l’avenir des enfants pour des raisons pécuniaires ? Un enseignant responsable place l’intérêt de ses élèves avant ses propres intérêts. Serait-ce un vœu pieux ?

[pull_quote_center]L’école de demain ne se construit pas avec des gens irresponsables et matérialistes.[/pull_quote_center]

Tout le monde sait que les conditions des enseignants du primaire et du secondaire sont difficiles, néanmoins on n’exerce pas de pression sur le gouvernement en prenant en otage l’année scolaire et la formation des élèves. Refuser de faire passer les examens aux élèves, juste pour obtenir gain de cause et satisfaire certaines revendications d’ordre pécuniaire, est déplorable et minable, voire criminel !

En outre, les temps de récréation de l’école de demain doivent être plus fréquents. Un élève ne peut pas rester concentré durant plusieurs heures à l’affilée. Après une heure ou une heure et demie de cours, l’enfant n’arrive plus à comprendre, il ne « capte » plus au-delà d’un certain temps de concentration. Les blocs de deux heures, voire de trois heures, manquent d’efficacité éducative si je puis dire. Les séances doivent être découpées et réparties intelligemment en plusieurs tranches horaires, afin qu’elles soient efficaces et fructueuses. On ne dispense pas de cours à un enfant fatigué. Les enfants ont beaucoup d’énergie, certes, mais celle-ci s’épuise rapidement. L’enfant explose d’énergie, toujours est-il qu’il doit « recharger les batteries » durant les petites pauses pour pouvoir se concentrer de nouveau. L’école de demain, c’est celle qui saura exploiter l’énergie de l’enfant, c’est celle qui saura développer et exploiter la réceptivité de l’enfant.

Les enfants en bas âge ont une mémoire et des capacités cognitives extraordinaires, mais elles sont malheureusement sous-exploitées. Il faut également tenir compte des enfants rebelles. Il y a des méthodes spécifiques pour traiter et agir avec ces élèves. On entend, aujourd’hui, très souvent parler d’irrespect, d’indiscipline et d’agressivité des élèves. Il faut imposer le respect tout en étant malléables. Pour ce qui est des élèves turbulents, les pays diffèrent les uns des autres. Dans certains pays, comme ceux de l’Europe de l’Est, les élèves sont agressifs et difficiles, bien que le règlement scolaire soit rigide. Dans d’autres, comme les pays scandinaves, le système est beaucoup plus souple et permissif et (paradoxalement) les élèves sont calmes et sereins. Les pays scandinaves sont des pays qui ont un capital de liberté énorme. Et pourtant, leurs élèves sont très respectueux, ils font partie de ceux qui respectent le plus le corps enseignant.

[pull_quote_center]Pourquoi ? Parce qu’on leur inculque, dès le bas âge, des valeurs qui allient la liberté au respect. Dans les pays modernes, comme les pays scandinaves, le respect n’est pas synonyme de soumission.[/pull_quote_center]

Dans ces pays-là, les activités extrascolaires sont multiples et variées : les classes vertes, les visites des musées, des sites historiques et des grandes institutions (y compris les institutions politiques comme le parlement, le palais présidentiel, etc.). Les visites de certaines institutions permettent d’inculquer aux élèves, dès la prime jeunesse, l’esprit de citoyenneté et le civisme. Cela aide l’enseignant à faire comprendre aux enfants ce qui doit et peut se faire au sein d’une société, et ce, avec une certaine souplesse, sans les brusquer intellectuellement, sans leur infliger des notions abstraites dont ils ne peuvent saisir toute la portée, mais tout en étant ferme.

Dans les pays scandinaves, l’enfant est roi. En revanche, ils considèrent que l’enfant est LE capital, l’enfant est l’homme de demain, l’enfant est la femme de demain. L’école de demain doit devenir un centre d’investissement, car, comme l’a dit le président de la République sur un ton ironique et inspiré dans des circonstances un peu particulières : le pétrole tunisien [à comprendre la principale richesse de notre pays], ce sont les jeunes cerveaux.

[pull_quote_center]La prospérité et l’avenir du pays reposent sur les enfants. Une bonne politique en matière d’éducation, in fine, portera ses fruits à long terme…[/pull_quote_center]

Commentaires:

Commentez...