Hypocrisie politique : Tout les oppose sauf la soif du pouvoir !

Pourquoi Ennahdha a-t-il férocement défendu la présence de Qalb Tounes dans le gouvernement d’Elyes Fakhfakh ? Celui-ci ayant refusé tout compromis, Ennahdha a finalement fait chuter ce gouvernement sous le prétexte d’un conflit d’intérêts impliquant Fakhfakh.

Pour comprendre toute cette histoire teintée de beaucoup d’hypocrisie, il faut revenir en arrière, lorsque le parti de Rached Ghannouchi, Ennahdha et celui de Nabil Karoui, Qalb Tounes se haïssaient et criaient sur les toits qu’ils ne pourront jamais s’allier. La suite des évènements a démontré le contraire.

« Je refuse de m’allier avec Ennahdha, soupçonné de terrorisme »

« Tout parti qui s’allie à Ennahdha se brûle les ailes, et nous n’avons pas l’intention de le faire, nous avons choisi de nous positionner dans l’opposition à l’ARP ». Cette déclaration est de Nabil Karoui et date du 10 octobre 2019.

Le président de Qalb Tounes l’avait faite lors d’une apparition médiatique, au lendemain de sa libération. Alors candidat au deuxième tour de la Présidentielle Nabil Karoui avait écarté toute possibilité de s’allier avec Ennahdha. Il avait même nié le fait que sa libération de prison intervenait dans le cadre d’un deal conclu avec le parti Ennahdha.

La déclaration de Nabil Karoui était en totale inadéquation avec ce qui s’est passé le 13 novembre 2019 à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et l’élection de Rached Ghannouchi en tant que président du Parlement avec l’aide de Qalb Tounes.

Pourquoi un tel revirement de la part de Nabil Karoui ? Et pourtant, dans une interview accordée au magazine français « Le Point » et publiée le 18 septembre, il accusait sans fioriture le gouvernement et le parti Ennahdha d’avoir orchestré son arrestation.

« Le chef du gouvernement, Youssef Chahed, ainsi que ses alliés islamistes m’ont incarcéré illégalement pour que je ne puisse pas faire ma campagne pour les élections présidentielle et législatives (…) », avait-il dit.

Depuis sa prison, alors qu’il était incarcéré, Nabil Karoui avait même envoyé une correspondance à Rached Ghannouchi pour lui assurer qu’il ne « s’alliera jamais à son parti, quoi qu’il en soit » !

Dans cette lettre publiée le 1er octobre, Nabil Karoui accusait le chef du parti Ennahdha, d’avoir orchestré son arrestation et affirmait avoir refusé de s’allier avec Ennahdha en raison de son éventuelle implication dans des affaires de terrorisme, d’assassinats politiques, d’envoi de jeunes dans des zones de conflit…

Quand Rached Ghannouchi diabolisait toute alliance avec Qalb Tounes !

Même son de cloche dans le camp adverse-ami. Rached Ghannouchi a été élu à l’ARP avec l’aide de Qalb Tounes, un parti, hier honni, mais aujourd’hui allié. Et pourtant !

Rached Ghannouchi et Nabil Karoui se sont lancés des accusations tout au long de la campagne électorale lors de l’élection présidentielle et lors des législatives. Le leitmotiv qui revenait à chaque fois dans la bouche du chef d’Ennahdha, c’est l’impossibilité de s’allier avec un parti comme Qalb Tounes.

Le 2 octobre dernier, Rached Ghannouchi répondait aux accusations de Nabil Karoui en déclarant que « les accusations de terrorisme portées contre Ennahdha n’ont jamais été prouvées même sous Ben Ali ».

Il estimait alors que même si Ennahdha devait s’allier à d’autres partis politiques pour gouverner, ce ne sera pas avec un parti dont l’un des membres est suspecté de corruption.

« Certains dirigeants d’un parti politique sont suspectés de corruption et de fraude fiscale. Nous avons décidé de ne pas gouverner avec ce parti dont l’un des membres est suspecté de corruption », avait-t-il lancé.

Quelques jours avant c’est Zied Laadhari, secrétaire-général d’Ennahdha qui écartait toute possibilité de voir son parti s’allier au parti de Nabil Karoui. « Le parti Ennahdha doit avoir un positionnement politique clair, et nous écartons tout rapprochement avec des partis soupçonnés de corruption », avait-il expliqué.

Le 12 octobre 2019, Rached Ghannouchi déclarait dans une vidéo « qu’il n’y aura pas de coalition ou d’alliance avec le parti Qalb Tounes à cause des soupçons de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale qui pèsent sur lui ».

Plus récemment, le dirigeant au sein d’Ennahdha, Rafik Abdessalem, avait confirmé la position de son parti quant à une éventuelle coalition avec Qalb Tounes, assurant qu’Ennahdha rejette catégoriquement toute négociation avec ce parti concernant la formation du prochain gouvernement, et révélant que Nabil Karoui avait contacté Rached Ghannouchi. « Nous n’entrons pas en coalition avec un parti soupçonné de corruption. C’est un engagement envers nos électeurs », avait-il déclaré.

Mieux encore, le 29 septembre 2019, Rached Ghannouchi mettait déjà en garde les Tunisiens contre l’émergence d’une « force parlementaire anti-révolution », faisant allusion au parti Qalb Tounes et écartant ainsi tout rapprochement avec des partis soupçonnés de corruption.

Quand Ennahdha tente de forcer la main à Elyes Fakhfakh

Le 17 novembre 2019, Abdelkarim Harouni, président du conseil de la Choura d’Ennahdha, remettait les pendules à l’heure à propos d’une éventuelle alliance entre les deux partis vainqueurs des élections législatives, « Ennahdha ne compte pas s’allier avec Qalb Tounes pour la formation du gouvernement », avait-t-il indiqué.

Sauf que le 15 novembre, le député de Qalb Tounes, Hatem Mliki indiquait le contraire en reconnaissant qu’un accord avait été conclu avec Ennahdha concernant la formation du gouvernement.

Des dirigeants de Qalb Tounes et d’Ennahdha avaient également confirmé que le parti de Nabil Karoui était concerné par les concertations autour de la formation du prochain gouvernement.

L’accord conclu entre les deux partis et qui avait permis à Rached Ghannouchi d’accéder à la présidence de l’ARP et à Samira Chaouachi d’être élue première vice-présidente devait alors s’étendre à la question de la formation du gouvernement. Ennahdha et Qalb Tounes deviendraient alors des alliés !

« Je t’aime… moi non plus ! »

Le 9 juillet 2020, Harouni change de ton et de discours en lançant un ultimatum au chef du gouvernement, Elyes Fakhfakh pour changer la composition de son cabinet gouvernemental pour y intégrer Qalb Tounes.

« On ne peut pas accepter, sous prétexte d’une situation économique difficile et au nom de la stabilité gouvernementale, une situation plus grave que le changement du gouvernement, on a besoin d’un gouvernement au-dessus de tout soupçon de corruption », a-t-il ajouté.

Selon Harouni, l’affaire de conflit d’intérêts pesant sur Elyes Fakhfakh a nui à la coalition gouvernementale, mais au-delà des soupçons pesant sur le Chef du gouvernement, l’appel à la démission lancé par Ennahdha est en fait motivé par d’autres considérations.

Ennahdha, a tenté, en effet, de « forcer la main » à Elyes Fakhfakh pour élargie la composition gouvernementale à d’autres formations politiques, notamment Qalb Tounes et la Coalition Al Karama.

Quoi qu’il en soit, ces deux partis que tout oppose, sont aujourd’hui les plus solides alliés n’en déplaisent à leurs électeurs. La meilleure illustration de cette alliance est le départ d’Elyes Fakhfakh.

Pressé par Ennahdha, Fakhfakh a tenté de résister et a finalement jeté l’éponge. Tout ça pour n’avoir pas daigné intégrer Qalb Tounes dans son gouvernement – l’affaire du conflit d’intérêts n’étant qu’un prétexte savamment exploité par Ennahdha.

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