Lam, Basti, Cauchi, Agha : Ces tailleurs que Tunis n’oubliera jamais

Simon Sitbon dit Lam

C’était avant la toute-puissance du prêt-à-porter ! Il fut un temps où les tailleurs avaient pignon sur rue et une clientèle fidèle.

Rares sont ceux qui se souviennent de cette époque où chaque quartier avait son tailleur attitré.

A Bab Djedid, ils étaient plusieurs et je me souviens surtout de la frêle silhouette de Am Béchir dont l’atelier se trouvait à la rue du Quatrième Zouaves.

Mon père m’y emmenait et, dans le babil des conversations, ‘admirais les mètres, les épingles, les patrons et l’art de la retouche.

A l’époque, les séances d’essayage étaient d’autant plus denses qu’un costume vous tenait plus d’une décennie, parfois deux.

On ne badinait pas avec le Tergal ou les tissus Dormeuil qu’il fallait acheter en ville pour les confier au tailleur.

Je vous raconterai un jour, les vitrines des tailleurs de mon enfance. Les photos de l’Inter Milan, Dalida et Gagarine étaient disséminées parmi les tissus.

A chacun selon ses credos. Clay le boxeur et Farid Latrache faisaient bon ménage entre les photos de Abdenasser, Abdelhalim, Sofia Loren et la Sainte-Vierge.

Un poème que ces vitrines qui me sautent aux yeux du coeur à chaque fois que mes pas croisent un de ces ateliers fantômes.

Pour illustrer cette chronique, j’ai retrouvé cette photo de Simon Sitbon, celui parmi les tailleurs que tout Tunis vénérait.

Tout le monde l’appelait Lam et parfois, on oubliait que ce surnom était un diminutif pour l’Américain.

Né à la rue de Londres, il avait son atelier à la rue d’Athènes et comptait parmi ses clients, tous les notables y compris le magistrat suprême.

Sitbon a été le plus fameux des tailleurs de son époque mais il quittera sa Tunisie au milieu des années soixante.

En ce temps, chaque grande communauté tunisoise avait son tailleur prodigue. Ainsi Di Carlo, Cordaro et Dentamaro trustaient la clientèle italienne alors que les Maltais avaient René Cauchi pour porte- étendard de la haute couture masculine.

Dans la communauté juive, à l’ombre de Lam, le tailleur Charles Raccah avait lui aussi une notoriété bien établie parmi les « terzi », comme on disait à l’époque pour désigner les figaros és tissus.

Les tailleurs étaient partout dans la ville et, de nos jours encore, les souks de Tunis évoquent cette présence.

Abderrahman Basti avait fait ses débuts à la rue Zitouna puis s’était installé à la rue d’Athènes, avant d’opter pour le Colisée, sur l’avenue Bourguiba.

Avec Abbès Agha, Basti compte parmi les plus emblématiques des tailleurs tunisiens. Son nom et la qualité de sa coupe et couture sont encore évoqués avec nostalgie.

La boutique de Abbès Agha était pour sa part idéalement située sous les arcades de l’avenue de France. Ce chemisier a longtemps été le point de ralliement des élégants.

Dans la petite histoire de Tunis, tous ces tailleurs ont laissé une trace vibrante, inestimable.

Dans mon coeur de piéton dans la ville, ces tailleurs côtés valent autant que la cohorte des anonymes qui s’empressaient de prendre vos mesures dans des centaines d’échoppes d’un autre temps.

Aujourd’hui, lorsqu’il m’arrive de faire retoucher ou repriser une veste ou un pantalon, ce sont ces images et ces noms qui surgissent.

De la notoriété des avenues à la vie simple des quartiers, les tailleurs cousaient les mille et un fils de nos costumes.

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