La dernière demeure de nos pères interrompus

La dernière demeure de nos pères interrompus

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Mon père était grand amateur de cinéma, d’anchois et de café. Quasiment cinq ans, jour pour jour, qu’il nous a quitté à la veille de son anniversaire.
Après la jeunesse, la maturité, la force de l’âge, c’est la vieillesse qui est toujours au rendez-vous.
Elle guette et ne pardonne pas toujours. Et si j’ai intitulé ce billet « Nos pères interrompus », c’est que nous sommes fort nombreux à avoir vécu ces ruptures sans retour, ces moments où la vie connaît un nouveau versant, où le rocher de Sisyphe roule irrémédiablement.
Ces longues agonies nous marquent à jamais et, au fond, ce sont elles qui nous précipitent à notre tour, sur ce second versant de l’inéluctable.
J’ai vu mon père décliner et mourir à petit feu. Nous avons tous vécu ces moments d’interruption qui, même uniques, nous rassemblent dans cette expérience de la perte.
La génération de mon père, ceux qui sont nés au début des années trente, sont morts les uns après les autres. Bien sûr, c’est une fatalité; toutefois, ce sont d’extraordinaires témoins qui sont partis, nos trésors de savoirs, d’apprentissages et de souvenirs.
La mémoire survit, les photos – parfois des vidéos – nous restent de ces passages, de ces êtres chers et leur époque qui fut aussi la nôtre, lorsque nous n’étions que des enfants.
De mon père, il me reste le souvenir de rituels d’un autre âge. Arpenter la rue Charles de Gaulle, acheter un fricassé, déambuler au Marché central, remonter la rue El Marr.
Je crois que c’est de mon père que j’ai hérité cette capacité à m’orienter dans les souks de Tunis. Durant les années soixante, nous quittions la rue Boukhris pour rejoindre le centre-ville par les souks.
Je n’ai jamais oublié ces équipées et la connaissance de chaque détour que possédait mon père, élève de l’école de la rue du Trésor puis du lycée Emile Loubet. Chaque venelle devenait un raccourci et chaque ruelle traversée nous rapprochait de Bab Bhar et ses cinémas.
De l’autre côté de la ville, nous hantions les temples du septième art et poussions parfois jusqu’au port, avec ses barques et ses pêcheurs. Ces fois là, au lieu de rentrer à pied,  nous prenions le trolleybus.
Ces souvenirs lointains vivent encore dans le silence du souvenir, des tombes et des albums de famille. En ce temps, la figure paternelle se confondait souvent avec celle des oncles et des grand-pères.
Un peu parce que nous vivions dans les mêmes grandes maisonnées et aussi parce que la solidarité n’était pas un vain mot lorsqu’il s’agissait de l’éducation des enfants.
Aujourd’hui, le souvenir de mon père convoque celui de mes oncles, tantes, aïeux et aïeules, tous interrompus. Et par extension, celui des parents de mes amis que j’ai souvent accompagné jusqu’à leur dernière demeure.
Une pensée chers amis lecteurs pour tous nos pères interrompus. Avec j’en suis certain, de mêmes émotions en partage.

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