La Tunisie, huit après la révolution

La Tunisie, huit après la révolution

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Tribune | Par Moncef Amamou – Tunis

Si pour Victor Hugo « le despotisme est un paradoxe », en tant que pouvoir absolu, arbitraire et oppressif, qu’il a combattu politiquement et artistiquement, le paradoxe de la révolution du 14 janvier en Tunisie est la non-reconnaissance du rôle décisif et édifiant d’une jeunesse insurgée qui a, par ses sacrifices et son stoïcisme, mis fin à un système politique qui avait muselé durant plus d’un demi-siècle l’opposition et toutes les voix entichées de liberté.

Hormis les récompenses à caractère partisan, accordées à des privilégiés, la masse écrasante des jeunes se voient lésés et exclus, d’où leur abstention quasi-totale à tous les scrutins. Les décideurs de la vie politique, économique et sociale du pays, dans leur alternance au pouvoir et dans la griserie de leur victoire bruyante ne paraissent pas saisir les dangereux et menaçants enjeux qui en découlent et les significations profondes des messages que ces jeunes, blasés, tentent de leur transmettre à travers les sit-in, les suicides et d’autres actions dans tout le pays.

Bourguiba a toujours été considéré comme le père de la nation même paradoxalement par ses fervents détracteurs, bien qu’il fût longtemps controversé et honni sur la question des libertés, on lui reconnait le statut de fondateur qui a posé la première pierre d’une société où l’enseignement était un moyen d’ascension sociale, à une époque où le souci majeur consistait à poser les jalons d’un Etat fort, d’assurer la complétude de ses institutions sans se préoccuper de la notion des droits de l’homme.

Malheureusement ce qui se passe actuellement en Tunisie est un revirement périlleux et risque même d’ébranler l’édifice construit dans la peine et dans la souffrance, voire de remettre en question le projet initial esquissé aux lendemains de l’indépendance.

Certes la liberté de la presse, l’un des principaux acquis de la révolution, a détabouisé tous les sujets, délié toutes les langues, ce qui est certainement positif et instructif, en revanche, l’intempérance du langage et la logorrhée prennent le dessus et génèrent des recettes quotidiennement médiatisées par des hommes politiques se fourvoyant dans des théories et dans des clichés et incapables, dans leur labyrinthe, de trouver eux-mêmes le fil conducteur qui les fait sortir de l’obscurité à la lumière, qui les libère de leur outrecuidance pour qu’ils voient, au-delà de leurs conflits d’intérêts, de leurs surenchères électorales, la vérité décevante, le danger imminent qui plane sur la société tout entière en l’ absence d’une stratégie politique, à concevoir urgemment pour une jeunesse suspicieuse et démotivée.

Cette stratégie doit être envisagée, non comme la lueur d’une inspiration, comme une sorte de souffle émanant d’un être surnaturel, qui nous apportent des conseils et des révélations, nous orientent vers l’itinéraire du salut, mais plutôt comme l’achèvement d’ un projet entamé, le perfectionnement d’une œuvre de politiques, de penseurs, de réformateurs, d’enseignants qui, aux lendemains de l’indépendance se sont mis au même diapason, à savoir construire l’avenir sans tergiversation, sans promesses fallacieuses ; la passion de parfaire, d’exceller procédait, sans exagération, d’une conviction communément partagée, d’une adhésion unanime à un idéal entretenu vivant et vivace grâce au discours politique d’un rhéteur charismatique qui a su, moyennant d’une habileté inégalable et d’arguments probants, vivifier cet idéal, la magie du verbe s’est convertie en art de construire.

A cette époque, les Tunisiens avaient senti les prémices de la germination, ils y croyaient nonobstant le despotisme et les émeutes décennales qui empreignirent le règne de Bourguiba. L’œuvre de cet homme a présenté les signes d’une désagrégation sous son successeur Ben Ali, ce dernier, n’en déplaise à ses partisans, a asséné le coup de grâce au gigantesque édifice qui reposait sur l’assentiment du peuple, lui-même impliqué, en tant que bâtisseur et artisan.

Ironie du sort, les politiques sont, de nos jour , à la quête de la pierre philosophale, alors qu’ils ont un modèle qui est la toile inachevée. La liberté et les différentes répercussions qu’elle peut déterminer subséquemment sur tous les domaines, sont certainement les garants de bons choix en matière de politique économique et sociale. La société tunisienne fut comme un corps entretenu, nourri, aujourd’hui ce corps souffre d’une consomption.

Tout le monde fait le même diagnostic, bizarrement ceux qui gouvernent et l’opposition tiennent le même discours ; les uns ne démentent pas les autres, on parle des mêmes problèmes mais cette convergence n’est que passagère car aussitôt après on s’accuse ; pour l’opposition, le gouvernement biaise, pour le gouvernement, l’opposition met les bâtons dans les roues. Pour le citoyen lassé, ce n’est qu’un charivari .

Si construire ne se base pas sur le réel, sur des expériences antérieures qui ont prouvé leur réussite et leur justesse, on s’empêtre dans des délires oniriques.

Un autre problème inquiète les Tunisiens, c’est la fuite des cerveaux, face à laquelle, tous les politiciens, tous les politiciens, qu’ils soient au pouvoir ou à l’opposition, crient au désarroi ; des médecins, des enseignants, des ingénieurs et la liste est longue, n’ oublions pas aussi l’immigration clandestine, tous ces jeunes sont appâtés par les offres alléchantes, les promesses d’ une vie meilleure… Les marchés du travail en France, en Allemagne, les pays du Golfe accueillent cette main-d’œuvre prête, productive, un véritable régal pour ces pays, une vraie aubaine !

Cette quête d’un salaire alléchant a toujours motivé les jeunes durant ces dernières décennies, toutefois, aujourd’hui ce mouvement migratoire massif s’institue comme un choix délibéré et prend, malheureusement un caractère inouï et alarmant. C’est pourquoi certains investigateurs et experts prophétisent des désastres irrémédiables ! Il y a de quoi s’ inquiéter, ces hommes éminents des spécialités les plus différentes, qui sont essentiellement des jeunes, sont les bienvenus dans les pays d’ accueil, surtout en Europe où ils s’intègrent rapidement et l’idée de retour à la patrie-mère s’avère une absurdité, du moins dans l’ état actuel où sont les choses !

Un système éducatif qui se rancit face un marché du travail qui se sclérose, s’inscrivant dans une pérennité. On dirait un fatal pensum. Le nombre de jeunes diplômés s’accroît d’ une année à une autre faute d’ une politique planifiée d’ embauche ; les chanceux partent à l’ étranger, les malchanceux, représentant la majorité, buttent contre la saturation du marché, les recommandations intransigeantes du FMI.

Dans l’ état actuel où se trouve la société tunisienne, l’ expérimentation politique représente, à mon avis, un crime ; les dirigeants ont l’ obligation éthique de se pencher sérieusement sur la question de l’emploi et s’ abstenir de prendre des mesures mal étudiées. Une réforme du système éducatif s’impose comme une imminence, une réforme à concevoir à court et à long terme.

Les gouvernants sont appelés à se défaire de leur léthargie et à considérer cette question comme vitale et décisive dans l’élaboration d’un modèle de développement approprié à la société, puisque l’Ecole doit cesser de fonctionner comme une machine de production d’une armée de chômeurs ; alors continuer à s’aventurer dans la même voie signifie se leurrer, se fourvoyer dans une entreprise dangereuse et faire persister le fiasco dont les Tunisiens sentent le lourd impact social depuis ces dernières années. Un imbroglio ! Voilà un mot qui peut résumer ce qui se passe en Tunisie. La clarté et la lucidité ne pourraient cohabiter avec l’imprévu et le fortuit.

La planification, qui détermine les objectifs et met en œuvre les moyens propres à les atteindre, est le maître mot, elle procède d’ une claire volonté politique d’un Etat responsable et implique la reconnaissance la participation de ses historiques partenaires qui sont l’UGTT, l’UTICA et l’union tunisienne des agriculteurs.

La démarche réformatrice obéit à des critères précis comme la détermination quantitative (en terme de quantité) en matière de besoins, les différentes spécialisations dans les domaines de la science et de la technique, la révision des méthodes évaluatives et les capacités d’accueil dans les marchés du travail dans les secteurs privé et public.

L’enseignement et la formation professionnelle s’insèrent dans le processus économique et n’acquièrent pas un caractère spéculatif étant donné qu’ ils sont en rapport symbiotique avec l’économie. Incontestablement, la principale défectuosité du système éducatif en Tunisie réside dans son incompatibilité avec les besoins du marché.

Ainsi que je l’ai mentionné précédemment, le nombre de chômeurs prolifèrent, le FMI et la Banque mondiale dictent leurs sévères conditions, parmi lesquelles on cite le véto contre le recrutement dans la fonction publique et le secteur public, puisque l’ Etat, d’après les créanciers, assume une lourde charge salariale qui l’empêche de s’acquitter de ses dettes.

Face à ce « diktat », les jeunes se montrent revêches, une telle condition, pour eux ne rime à rien. Une sorte d’ excommunication, c’ est le message univoque qu’ils déchiffrent dans l’actuelle stratégie politique des gouvernants .

La Tunisie, bien que jouissant d’une petite superficie recèle des richesses diversifiées et par conséquent le modèle de développement approprié, qui lui sied, de façon qu’il réponde concrètement à des besoins, suppose une sage gouvernance tenant compte de la diversité des possibilités d’ investissement dans toutes les régions. Une région ne ressemble pas à une autre, chacune est dotée de potentialités typiques.

Aussi faut-il réfléchir à décentraliser certains pouvoirs et opter pour une nouvelle politique qui accorde une autonomie relative aux régions en matière de décisions afin que certains retards dus à la bureaucratie soient évités. La création de foyers d’ emploi et l’embauche dans les régions, hormis les fonctions qui font partie des rouages assurant la pérennité des institutions de l’ Etat (enseignement, santé, services publics etc…) sont désormais tributaires de l’investissement dans le service privé .

La budgétisation annuelle dans le secteur de l’enseignement assumée par l’ Etat butte contre la médiocrité des résultats obtenus et n’atteint point les objectifs escomptés. On s’alarme face à une politique tâtonnante qui reste prisonnière d’une vision prosaïque et dépourvue de profondeur. Les différents gouvernorats en Tunisie ne peuvent pas se métamorphoser en eldorados où les gens se la coulent douce lorsque les mêmes problèmes, s’accumulant et se proliférant, produisent des tares institutionnelles, que malaise s’installe et que le chômage devient endémique .

La Tunisie post-révolutionnaire a impérieusement besoin de réformes structurelles touchant à la quasi-totalité des domaines, cette urgence concerne en premier lieu le système éducatif. Cette réforme est envisageable selon des critères qualitatifs qui rompent avec le terre-à-terre , qui s’adaptent avec les nouveaux besoins, qui traduit la notion de la diversité et des différences distinctives des régions ; cette réforme, de façon concentrique, se présente comme l’expression polyphonique de cette jeunesse férue de liberté et à la quête d’un statut qu’on leur refuse.

L’enseignement canonisé, tel qu’il est aujourd’hui, instaure l’ arbitraire, sombre dans la médiocrité, ne motive plus l’ esprit des jeunes. La plupart d’entre eux vont à l’ Ecole contre leur gré, et de surcroît ils savent que le chômage sera leur lot et l’aboutissement de leur cursus scolaire et universitaire, d’autant plus que les gouvernants ressassent cette vérité déplorable. Un pays, où l’enseignement n’est pas conçu comme un facteur de développement et de prospérité, risque de basculer vers l’ inconnu ; et quand l’incertitude et le non-sens s’installent, le marasme prend le dessus.

Le modèle de développement, qui sied à la Tunisie, est l’ œuvre d’ une réflexion sur les contradictions du réel et non un schéma figé, plaqué et copié aveuglément de l’ expérience occidentale, qui est certes suggestive, et si attrayante qu’elle soit, n’est que la somme des peines endurées de savants, d’ inventeurs, d’ouvriers qualifiés, de philosophes, de poètes, de romanciers etc…

En d’ autres mots elle est le terme d’un long parcours, l’un des points d’un interminable itinéraire parsemé d’ embûches, et donc elle est non appropriable. La somptuosité est, par conséquent, intransmissible vu qu’ elle est un état intrinsèque quand bien même certains pays occidentaux se montreraient obligeants et solidaires avec les démocraties naissantes et prêts à les soutenir dans leur processus transitionnel.

Les tunisiens devraient, eux-mêmes, inaugurer une nouvelle politique caractérisée par une ouverture planifiée et intelligente sur des pays africains qui connaissent, de nos jours, une remarquable expansion économique. Le rôle, qui incombe aux députés, est éminemment important, dans la mesure où ils sont la voix du peuple.

L’assemblée des représentants du peuple doit être un espace où l’on propose des projets qui motivent les Tunisiens surtout les jeunes, parce que le vrai créateur de la richesse c’est le peuple qui convertit les idées, le rêve en réalité ; alors arrêtons de penser que légiférer des lois en amont peut débourber la Tunisie en aval. La législation et la praxis forment un couple harmonieux et indissociable.

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