Laissez-les faire !

Hédi Nouira, né le 5 avril 1911 à Monastir, est un fervent étoilé et il ne le cachait pas. Il a même joué dans ses rangs en tant que junior, tout comme Hamdi Meddeb, à l’Espérance. Il prenait souvent des nouvelles de son équipe préférée auprès de son ami intime et proche collaborateur, feu Baccar Touzani, alors secrétaire d’Etat. Quand ça ne va pas à l’Etoile, il le dépêchait à Sousse pour s’enquérir de visu de la situation et lui en rendre compte.

Du reste, il arrive, régulièrement, à ces deux compères de prendre ensemble «l’apéro» chez Baccar où sa mère, madame Zohra, leur servait de succulents petits plats bien mijotés.

Un jour, les fans étoilés de la capitale organisèrent une soirée, suivie d’un dîner, à l’hôtel Majestic à Tunis. «Si Hédi» y fut convié. Mais il passa l’intégralité de la soirée en étant fort crispé. Cela se voyait sur sa mine renfrognée. Il s’agissait, semble-t-il, d’un mécontentement provoqué par le fait qu’il n’y avait trouvé aucune personnalité de sa connaissance, ni même les icônes sahéliennes, entre autres l’homme d’affaires M’hamed Driss et le Dr Hamed Karoui.

Durant presque toute la soirée, «Si Hédi» n’ouvrit aucunement la bouche. Il n’a daigné sourire, finalement, qu’en fin de soirée lorsque l’un des invités se mit à narrer quelques anecdotes «renversantes» telle que celle-ci :

Lors de sa tournée dans le sud du pays, le roi Don Carlos d’Espagne avait, particulièrement, apprécié les bains de foule qui s’en suivaient. À la fin de sa tournée en ville, le roi remarqua que sa montre bracelet si coûteuse – reçue en cadeau, paraît-il – avait disparu de son poignet. Le larcin avait été commis par un voleur de haute voltige qui lui subtilisa son précieux bijou en lui serrant la main…

À propos de Hédi Nouira – qui a permis sous sa gouvernance au pays de connaître, comme je l’ai, par ailleurs, déjà signalé, un grand essor – Bourguiba disait : «Il est plus fort que moi dans la gestion des finances». On lui doit, d’ailleurs, la loi 72 grâce à laquelle, il a su encourager de gros investisseurs étrangers et a permis le lancement du secteur hôtelier sur l’ensemble du territoire. Des centaines d’entrepreneurs se sont illustrés et des dizaines de milliers d’emplois ont été créées grâce à cette loi promulguée par Hédi Nouira.

Une fois, alors qu’il inaugurait un grand hôtel à Sousse – le Samara, actuellement en démolition pour laisser la place à des immeubles et des centres commerciaux – l’un des invités présents s’approcha de «Si Hédi» et lui chuchota : «Les hôteliers chipent en général, comme il se doit, une partie du budget dédié à la construction d’établissements touristiques». Sa réponse fut cinglante et à voix haute : «Tant que l’argent volé ne quitte pas la Tunisie, il faut les laisser faire et ne pas les contrôler du tout à ce sujet. L’important est que la roue économique tourne.»

Ses démêlés avec Kadhafi, suite à l’union qu’il a fait avorter, et les pressions subies de la part de Bourguiba qui jugeait, à tort ou à raison, que Hédi Nouira l’a enfermé au Palais de Carthage – allusion au fait qu’il était interdit aux ministres d’aller rencontrer le «raïs» sans passer auparavant par lui – ont fortement nui à sa santé.

Nouira est resté dix ans comme Premier ministre. Il a vécu d’innombrables événements qui ont secoué le pays dont la crise au sein de l’université et les émeutes du 26 janvier 1978. Ces dernières ont été réprimées dans un grand bain de sang.

Le 23 avril 1980, il fut victime d’une attaque cérébrale ayant causé une hémiplégie, juste quelque temps après qu’un commando tunisien formé et entraîné en Libye, eut attaqué la ville de Gafsa.

M. Hédi Nouira est décédé le 25 janvier 1993. Il a été inhumé dans sa ville natale, Monastir.

M’hamed BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 10/12/2018

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