Washington Post : Ce que la Tunisie peut encore nous apprendre malgré ses faiblesses et ses difficultés

En l’absence de toute nouvelle donnée sur l’affaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashogghi, le Washington Post, où il travaillait, continue de creuser afin de mettre à jour la vérité, incriminant directement le prince héritier Mohammed Ben Salmane. Et la visite de ce dernier en Tunisie sous haute tension sociale et protestations n’est pas passée inaperçue.

Dans un nouvel article d’opinion signé Shadi Hamid, le journal américain reparle de l’exception tunisienne, cette fois-ci, sous l’angle des protestations contre la visite de Ben Salmane, seules dans le monde arabe.

« Sous la démocratie, les Tunisiens jouissent de la liberté de protester contre Mohammed ben Salmane sur fond de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, de sa guerre dévastatrice au Yémen et de sa répression contre les femmes militantes en Arabie Saoudite. L’état de droit, quant à lui, n’est pas simplement une bonne idée, mais une réalité et une pratique.

Le Syndicat national des journalistes tunisiens a engagé une poursuite judiciaire, appelant la Tunisie de renvoyer Ben Salman devant la Cour pénale internationale. Un pouvoir judiciaire indépendant a réagi en ouvrant une enquête. Et ce qui est encore plus important, c’est que les Tunisiens pourraient faire tout cela sans craindre la réaction du gouvernement.

Ces événements sont un petit mais puissant rappel de ce que la Tunisie, malgré ses défauts et ses difficultés, peut encore nous apprendre. Ce n’est peut-être pas un modèle, mais c’est une inspiration, et peut continuer à l’être.

Et c’est la raison pour laquelle la Tunisie représente à la fois une exception et une menace pour un Moyen-Orient nouveau mais toujours autoritaire. Ce n’est pas une erreur de dire que la seule démocratie du Printemps arabe est celle où les citoyens  protestent contre Mohammed Ben Salmane. La Tunisie est à l’opposé de l’Arabie saoudite », écrit-il.

Shadi Hamid évoque  par la suite le livre « Entre les mains des soldats », du journaliste du New York Times David Kirkpatrick, qui fournit des détails  accablants sur la manière dont l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont joué un rôle déterminant dans le coup d’État militaire de 2013 qui a mis fin à l’expérience démocratique égyptienne.

« En Égypte, ils avaient un partenaire volontaire : le Général militaire Abdel Fatah al-Sissi. En Tunisie, heureusement, ils n’ont jusqu’à présent pas été en mesure de pousser la Tunisie hors de son chemin démocratique en dépit de pressions économiques et diplomatiques considérables », lit-on.

« Aujourd’hui, la Tunisie offre des leçons non seulement à ses voisins mais aussi aux États-Unis et à l’Europe sur la façon de traiter avec des hommes forts tels que Mohammed Ben Salmane – pas avec le statu quo, mais avec des critiques et une foi que la justice, cependant lente et inégale, peut être faite à la longue ».

Khashoggi et la Tunisie

Le journaliste saoudien ne ratait aucune occasion, en parlant de la démocratie dans le monde arabe, pour évoquer l’exception tunisienne.

A chaque fois que le printemps arabe est discuté,  Jamal Khashoggi faisait l’éloge de la Tunisie et encourageait, à sa façon, sa transition démocratique trébuchante et inachevée.

En avril dernier, et lors d’un speech donné au Centre des Etudes du Moyen-Orient à l’Université de Denver et au Centre pour l’étude de l’islam et de la démocratie à Washington, le Saoudien a estimé qu’ « il y a de grands espoirs pour la démocratie en Tunisie ».

« La nécessité immédiate pour la Libye, la Syrie et le Yémen n’est pas une bonne gouvernance, mais un mécanisme pour mettre fin aux meurtres. Inévitablement, la question de la bonne gouvernance se posera. Il y a de grands espoirs pour la démocratie dans d’autres pays qui ne sont pas plongés dans un conflit civil ou interne, comme la Tunisie, qui lutte pour un système démocratique durable« , avait-il déclaré.

« En dépit des progrès accomplis, un grand nombre de mes amis tunisiens s’inquiètent pour la démocratie. Ils ne veulent pas jouer le rôle de prêcheur pour le reste du monde arabe. Ils veulent simplement être laissés tranquilles. Pourtant, je pense toujours que les Tunisiens ont une responsabilité importante.

Les chaînes d’information qui soutiennent la liberté et le changement politique au Moyen-Orient devraient consacrer un temps raisonnable à couvrir même les élections municipales en Tunisie. Chaque Saoudien, chaque Égyptien et chaque Syrien devrait voir ce que les Tunisiens vivent et apprennent à apprécier. J’espère que cela inspirera le reste du monde arabe à œuvrer pour un changement pareil«

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