Le Tunis nostalgique de Daniel Passalacqua

Daniel Passalacqua

Daniel Passalacqua est l’un des nombreux enfants de notre Tunisie plurielle. Né en Tunisie dans une famille ancrée dans ce pays, il est surtout réputé comme un mélomane accompli. Ses chroniques musicales dans la revue « Il Corriere di Tuniso » font autorité tout comme sa connaissance profonde de la ville de Tunis.

Pour saluer Daniel Passalacqua, nous vous invitons à découvrir l’un de ses nombreux témoignages sur le Tunis à cheval entre la fin du dix-neuvième et le début du vingtième siècle. Ce témoignage est paru, en langue italienne, dans un ouvrage collectif sur la mémoire italienne de Tunisie publié par les éditions Finzi.

Dans ce texte, Passalacqua passe en revue des réalités aujourd’hui oubliées et se penche sur la vie culturelle et artistique de la Tunisie de cette époque, notamment dans sa composante européenne. L’auteur de cette chronique rétrospective revient en effet sur la vie des Italiens de Tunis au temps où toutes les communautés se côtoyaient à l’intérieur des remparts.

Le témoignage de Passalacqua se caractérise pour sa grande précision y compris topographique. C’est ainsi qu’il nous introduit dans les méandres d’une ville et retrace entre autres l’histoire de ses théâtres. Aussi mettrons-nous aujourd’hui nos pas dans ceux de l’ami Daniel pour nous retremper ensemble dans le Tunis du temps jadis …

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C’est le Théâtre Tapia qui, en 1826, fut le premier théâtre à ouvrir ses portes, précisément à la rue Zarkoun. Créé par la famille Tapia, ce théâtre avait une capacité de trois cents personnes environ et accueillait des spectacles lyriques avec des chanteurs venus d’Italie qui s’installaient à Tunis pour la saison.

Passalacqua écrit : « Pour l’Opéra et les concerts, les chœurs et l’orchestre étaient stables et composés de membres de la communauté italienne. Les effectifs de l’orchestre étaient réduits à leur plus simple expression (15 à 18 musiciens) ». Il ajoute ensuite : « Bien que l’information ne provienne pas d’une source indiscutable, il paraîtrait qu’Enrico Caruso, alors tout à fait au début de sa carrière, était venu interpréter la rôle de Turiddu dans la « Cavalleria Rusticana » de Mascagni, et que cet événement ait été jalousement gardé dans la mémoire de ceux qui eurent le privilège d’assister à ces représentations ».

Il pourrait en évoquant le témoignage de sa grand-mère maternelle, née en 1879 à Tunis dans le Palais Gnecco à la rue de la Commission. Ainsi, la « nonna » racontait-elle comment elle se rendait en famille au Théâtre Tapia, comment les domestiques les accompagnaient, comment on marchait en chaussant des sabots nommés « trampoli » pour ne pas souiller les escarpins de satin, portés à la main dans un petit sac, en marchant dans les rues qui menaient vers le théâtre.

Daniel Passalacqua égrène ensuite le souvenir des théâtres de la première heure : « Il faut citer les divers théâtres qui existaient à l’intérieur de la médina, comme le Théâtre italien de la rue Zahmoul (disparu en 1919-1920) ou celui de la rue Sidi El Benna (disparu en 1940-1941) ». L’auteur raconte que ce dernier théâtre était également destiné à l’Opéra dei Puppi, les marionnettes siciliennes et qu’il en garde un souvenir marquant.

Il cite aussi le « Grand Théâtre » de la rue Al Jazira, créé en 1876 dans les locaux offerts par le bey à la communauté italienne et destiné à la musique symphonique. Ce dernier théâtre a disparu avant 1899. De même, il existait un espace nommé « Le Nouveau Théâtre », créé en 1875, consacré à la musique classique et également nommé Théâtre Cohen. Passalacqua note en marge de ces évocations qu’à l’époque l’écrasante majorité des Européens qui vivaient en Tunisie étaient d’origine italienne.

A ce titre, il nous propose de découvrir quelques données démographiques des plus éloquentes. Ainsi cite-t-il le recensement de 1906 selon lequel la population tunisienne était de 1. 900.000 habitants parmi lesquels 81.156 Italiens, 36.610 Français et 10.300 Maltais. L’essentiel de la population était constitué par les 1.703.142 Tunisiens musulmans et les 64.170 Tunisiens de confession juive.

De même, Passalacqua mentionne l’évolution de la population italienne. Ainsi, au début du dix-neuvième siècle y avait-il 1500 Italiens qui résidaient en permanence dans la médina de Tunis. Ce nombre a évolué lentement et connu une forte augmentation à partir de 1870 avec l’immigration provenant du sud de l’Italie.

Ainsi, en 1880, Tunis comptait une population de plus ou moins 50.000 habitants dont 10% étaient d’origine italienne alors que les Français n’étaient que quelques centaines.
Poursuivant son énumération, il évoque la création en 1882 du théâtre de plein air « Arena Politeama » qui se trouvait à la rue de Belgique, puis mentionne le Théâtre de la rue Mhamed Ali qui appartenait à la famille des Cohen Tanuji.

Le « Teatro Paradiso » est également évoqué. Ce théâtre avait été créé en 1885 à l’angle de l’avenue de France et de la rue de Rome. C’est le siège actuel de la Banque de Tunisie.
Bien entendu, le Théâtre municipal, créé en 1902, et le Théâtre Rossini, fondé en 1903, figurent dans ce recensement rétrospectif. Si le premier existe encore quasiment dans sa forme initiale, le Rossini est devenu aujourd’hui le cinéma Palace.

Il existait aussi à l’époque un Théâtre du Palmarium qui a longtemps accueilli spectacles de cabarets et opérettes. Ce théâtre a disparu après les bombardements de février 1943 et a cédé sa place au cinéma Palmarium, construit en 1947 et, à son tour, disparu en 1990 pour laisser la place à l’actuel complexe commercial.

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Très disert, précis, exhaustif, Daniel Passalacqua évoque son expérience dans le domaine musical et témoigne des principaux musiciens italiens de l’époque.

Il mentionne de nombreux artistes oubliés comme le violoniste Strina ou le trompettiste Salvatore Venezia et le flûtiste, Guglielmo Gurissi. Citant quelques-uns des élèves de Venezia, l’auteur évoque les Cellura qui sont la branche maternelle de sa famille.

Passalacqua écrit également quelques pages de l’histoire de la Dante Alighieri qui existe en Tunisie depuis 1893 et avait son premier siège à la rue Zarkoun. Cette société culturelle italienne s’est ensuite installée dans son local de la rue Ibn Khaldoun où elle sera active jusqu’en 1943. A cette époque, ce siège fut mis sous séquestre par les autorités du Protectorat (comme beaucoup de biens italiens) et sera alors attribué à l’Alliance française. Plus tard, après l’indépendance, cet édifice abritera la maison de la culture Ibn Khaldoun.

Inépuisable lorsqu’il s’agit d’évoquer les théâtres de Tunis, Passalacqua établit ensuite la liste de plusieurs autres édifices disparus. Il évoque ainsi le Théâtre Tunisien qui se trouvait sur l’actuelle avenue Bourguiba et le Théâtre Egyptien. Tous deux auraient été créés au tourmant du vingtième siècle. Voici également la trace du Théâtre de la Monnaie créé en 1890 et disparu en 1914. Voici aussi le Teatro italiano qui se trouvait à la rue de Turquie. Il avait été créé en 1900 puis a disparu en 1943. Ce théâtre qu’on nommait aussi « Il Circolo Artistico » était contigu au journal L’Unione.

Il existait un autre théâtre de plein-air qui se trouvait sur le site actuel du ministère de l‘Intérieur qui a disparu au début des années quarante. On y montait des spectacles de variétés ainsi que des combats de catch et de boxe. L’auteur continue son énumération avec le Théâtre de plein-air du Passage (1908-1930), le Théâtre de l’avenue Lucien Saint, disparu dans les années vingt et qui se trouvait sur l’actuelle avenue du Ghana. Enfin, le Théâtre Mondial, créé en 1911, a cédé sa place en 1934 au cinéma qui porta le même nom et, plus récemment, à un centre culturel.

Faisant une incursion en banlieue, Passalacqua retrouve la trace du Théâtre du Casino d’Hammam-Lif, créé en 1898 et disparu au milieu des années 1940. Enfin, il mentionne le Théâtre de Khereddine, créé en 1899 et destiné aux spectacles lyriques. Fréquenté de juin à septembre, ce théâtre était réputé pour son orchestre et aussi son restaurant. Cet établissement a disparu dans les années 1914-1915.

Toujours actif dans le domaine culturel, Daniel Passalacqua porte admirablement ses 91 ans. Fine oreille, il a suivi de près les récitals de l’Octobre musical et, comme chaque année, couvert ce festival pour « Il Corriere di Tunisi ». Ses chroniques musicales sont un régal qui trouve sa source dans une connaissance accomplie de la grande musique et d’un goût ardemment cultivé pour le classique.

Avec cette chronique, nous voudrions saluer un grand Tunisien, un homme qui manie six langues dont l’arabe et aussi une personne d’une immense culture.
Toujours disponible, Daniel Passalacqua est incontestablement l’une des mémoires les plus infaillibles que Tunis possède et, à ce titre, il est l’un de nos trésors humains les plus précieux, à la confluence de deux pays et plusieurs cultures.

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 12/11/2018

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