Comment expliquer le « foot voting » des Tunisiens ?

Tribune | Par Mohamed Habib Salamouna – Professeur de français

{ La montée de l’abstention, observée depuis les élections présidentielles de 2014 – qui ont enregistré un taux de participation largement inférieur à celui des législatives – résulte à la fois de la précarisation d’une partie de la société tunisienne et du détachement du gros de l’électorat à l’égard du système politique }

L’abstention n’est pas un choix électoral comme un autre : c’est une réponse, négative, à une offre politique à un moment donné dans une conjoncture particulière. Il importe d’autant plus d’en connaître les raisons que l’abstention constitue en elle-même un problème proprement politique, un avertisseur critique adressé à l’Etat, dans son fonctionnement et sa légitimité.

Force nous est de constater que l’abstentionnisme est en partie le produit d’une insuffisante intégration politique liée à une faible insertion sociale. L’instabilité professionnelle et l’incertitude à l’égard de l’avenir commande le retrait à l’égard du politique.

Ce sont les groupes sociaux les plus fragilisés qui fournissent le plus de non-inscrits et d’abstentionnistes. « L’abstention est forte chez les catégories les plus dominés dans le monde social », note Anne Muxel dans Comment les électeurs font-ils leur choix ? (Presses de Sciences Po, 2009).

L’abstention cependant répond à des logiques politiques. On rappellera ici quelques phénomènes bien connus : l’abstention augmente avec le nombre de scrutins ; elle croît d’autant plus que sont prises en compte des élections suscitent peu d’intérêt (à l’instar des municipales) ; elle est particulièrement importante lorsqu’on perçoit de moins en moins l’utilité politique de son vote, la possibilité de choisir entre des options clairement définies.

Les six années qui ont suivi la « Révolution » ont révélé les limites des changements politiques possibles, et la désillusion de l’électorat a contribué à l’approfondissement de la crise de la représentation et au rejet du système politique. Les Tunisiens ont maintenant l’impression que « Gauche ou Droite, ça ne changera rien et si ça change, ce sera encore pire ».

L’affadissement des clivages idéologiques a contribué sans doute à la baisse de la participation. Mais si l’attrait pour l’exercice de la citoyenneté s’est affaibli, c’est avant tout parce que l’offre politique n’est plus capable de mobiliser les électeurs.

L’absence de projet crédible (illustrée par le décalage entre le discours politique et la réalité vécue), l’incapacité du système politique à répondre aux attentes individuelles (le chômage !), en affaiblissant les liens entre les citoyens et l’Etat, ont fait perdre au vote sa composante identitaire, sans doute la plus explicative des comportements de participation.

Je ne veux pas jouer les Cassandre, mais un taux d’abstention record pour les élections municipales (prévues le 17 décembre 2017) ne me surprendra pas. La campagne actuelle de sensibilisation sur la participation électorale parviendra-t-elle à convaincre les Tunisiens de ne pas voter avec les pieds ? Espérons bien !

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