Le racisme en Tunisie : Histoire d’une identité effacée

Le racisme en Tunisie : Histoire d’une identité effacée

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Il y a 170 ans, l’esclavage a été aboli en Tunisie par le biais d’Ahmed 1er Bey. Notre pays est devenu donc le premier pays arabe et musulman à prendre une telle décision, révolutionnaire et bolchévique, bien avant la France et les Etats-Unis.

En dépit de cette majestueuse empreinte historique laissée par nos ancêtres, il existe toujours un problème bien plus important que nous ne l’admettons : le racisme. Un terme qui traduit un côté inavoué du Tunisien, une partie cachée dans les coins les plus hermétiques de son subconscient, qu’il refuse d’admettre et qui lève le voile sur une mentalité de fausse supériorité dissoute dans du mépris aveugle.

La répétition des actes racistes

Toutes les semaines, on entend parler d’une nouvelle agression sur fond de racisme. Il y a une semaine, trois Congolais, un jeune homme et deux jeunes femmes, ont été violemment et gratuitement agressés à l’arme blanche par un Tunisien. L’une des deux jeunes filles a été poignardée au niveau du cou et est entrée dans le coma. Une agression qui représente désormais un point noir dans l’histoire de la Tunisie moderne, post-révolution.

La réaction des étudiants et stagiaires africains résidents en Tunisie a été rapide. Une protestation a été organisée devant le théâtre municipal de l’avenue Habib Bourguiba à Tunis. Les protestataires ont scandé des slogans contre le racisme et la ségrégation, appelant l’Etat tunisien à les protéger.

« Le racisme n’a pas lieu d’être en Tunisie moderne »

« Attristé », le chef du gouvernement Youssef Chahed a dénoncé ces agressions et a appelé les députés de l’Assemblée des Représentants du Peuple à mettre en place une loi criminalisant les actes racistes.

Le quotidien des jeunes Africains en Tunisie

Selon Lontchi Jackson, Secrétaire Général de l’Association des Etudiants et Stagiaires Africains en Tunisie (AESAT), « il n’y a pas d’Etats racistes, mais plutôt des personnes racistes ».

Du propriétaire des maisons qu’ils louent jusqu’aux responsables universitaires, le bagne de ces jeunes qui ont choisi la Tunisie pour y poursuivre leurs études universitaires passe par tous les niveaux.

« Le plus grand nombre d’agressions racistes est enregistré au niveau des régions de l’Aouina, l’Ariana et Bab Khadhra, et ce sont les filles qui sont le plus visées par ces actes. Des propos racistes, des agressions physiques et des atteintes morales, on en voit de toutes les couleurs », a-t-il indiqué.

Le résultat ? Le nombre d’étudiants africains a régressé, en seulement 5 ans, de 12.000 à 6.000. La majorité d’entre eux ont opté pour le Maroc, fuyant l’instabilité sécuritaire et le regard raciste.

Jackson nous explique que même les enseignants universitaires sont racistes envers eux. « On le voit quand, parfois, un étudiant africain demande l’explication d’une partie du cours et le professeur choisit d’expliquer en arabe, bien qu’il/elle sait que ne nous comprenons pas la langue arabe ».

Le tunisien est-il raciste à vos yeux ?

Avant de répondre à cette question, il y a eu un temps de latence. « Pour quantifier, les Tunisiens sont majoritairement racistes. Et ce qui le choque le plus c’est que le racisme est une éducation en Tunisie, du plus jeune au plus vieux, homme ou femme».

Le secrétaire général de l’AESAT s’est rappelé du cas d’un de ses amis, qui s’est levé pour laisser sa place à une femme à bord du train TGM. Cette dernière a refusé, mais quand une jeune Tunisienne lui a proposé son siège, elle s’est assise volontiers, murmurant qu’elle ne s’assoira pas à la place d’un « noir ».

« Mon ami a été très accablé par cette situation. Vu qu’il comprenait l’arabe, il a compris ce qu’elle a murmuré aux autres gens, ce qui l’a rendu mal à l’aise ».

« Malgré ces actes racistes, nous avons de très beaux souvenirs de la Tunisie et nous avons des amis tunisiens. Le problème c’est que le sujet du racisme est encore tabou ici. Nous nous sommes réjouis de la décision du chef du gouvernement quant à la mise en place d’un projet de loi pour nous protéger, c’est le signe positif d’un changement à venir », a-t-il conclu.

Les Tunisiens de couleur, le calvaire continu travers les décennies

Les actes racistes ne sont pas dirigés uniquement contre les étrangers. Les Tunisiens de couleur, ou noirs Tunisiens subissent eux aussi, depuis des décennies, le même sort.

Saadia Mosbah, présidente de l’association « M’nemty », qui lutte contre le racisme, nous parlé de la réalité de la ségrégation raciale en Tunisie. Pour comprendre ce problème, il faut, selon elle, comprendre les différents contextes qui ont donné naissance à ce phénomène.

« Il y a en effet quatre contextes qu’il faut considérer : le premier est le contexte historique, qui repose sur la mémoire publique qui considère que l’esclave n’est autre qu’un Noir, et pas une autre couleur. Le second contexte est économique, étant donné le commerce triangulaire et la traite noire.

Le troisième est plutôt social, qui s’explique par une lecture fausse de l’histoire, ayant conduit au regard méprisant envers les individus de couleur. Le dernier contexte est politique et s’explique par le fait que la vision tunisienne et nord-africaine s’est tournée vers le continent européen, plutôt que l’Afrique », a-t-elle expliqué.

Saadia Mosbah a tenu à souligner que la traite des Noirs existe encore en Tunisie, sous une forme plus « moderne ». On peut la voir dans le recrutement d’Africaines subsahariennes comme femmes de ménage, un signe de luxe pour certains Tunisiens.

Ce problème est dû au silence de toutes les parties, l’Etat comme la société civile, qui vit dans le « déni ».

« Dans la constitution de 1959 comme celle d’aujourd’hui, on ne mentionne pas l’Africanité de la Tunisie. On parle d’une Tunisie arabe mais pas africaine. On ne se reconnait pas en Afrique. La Tunisie a été un des premiers pays à abolir l’esclavage, un pas historique que les institutions n’ont pas suivi ».

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Les jeunes, la tranche la plus « raciste »

Les actes racistes proviennent des différentes classes et tranches d’âge et régions tunisiennes. Mais selon la présidente de M’nemty, c’est le sud tunisien qui recueille le plus grand nombre d’agressions basées sur la race. Elle s’est rappelée de deux témoignages marquants.

Le premier est le cas d’un habitant de Médenine qui a indiqué que lors d’une prière du vendredi, des gens ont refusé de prier derrière un imam noir. La deuxième, à Gabès, où en 2011, plusieurs personnes ont boycotté une liste électorale composée de Tunisiens de couleur.

Ce qui est à remarquer en Tunisie, c’est que les jeunes sont les auteurs de la quasi-totalité des actes racistes. La cause sera, selon Saadia Mosbah, la continuité d’hier et la mentalité héritée d’une génération à une autre. « On ne change pas une société par un décret. Le premier effort doit se faire à la maison, au sein de la famille qui est la première école », a-t-elle souligné.

Les solutions ?

Saadia Mosbah a proposé quatre solutions, radicales et applicables sur le champ :

  • Faire participer plus de Tunisiens de couleur dans les publicités, les programmes télé et les campagnes de sensibilisation
  • Organiser des points focaux mensuels, au sein desquels on décortique le problème du racisme dans les écoles et les universités
  • Anticiper et parler plus de ce sujet sans qu’il y ait des agressions
  • Voir plus de participation de Tunisiens de couleur dans le cinéma et le théâtre

Mosbah a ajouté « qu’il faut commencer par ces petits pas, et l’Etat devra prendre le relai avec un travail sociétal et des mécanismes qui traitent ce problème sur tous les plans ».

« Je dis aux noirs de la Tunisie qu’il faut refuser d’être une image, d’arrêter de jouer les spectateurs et de monter sur les scènes », a souligné la présidente de M’nemty.

Témoignages

Deux noirs tunisiens ont accepté de nous dévoiler des souvenirs pas très amusants.
La première, Bochra B., diplômée universitaire, nous confie l’histoire de sa collègue à l’école. Une histoire qui l’a profondément marquée.

« J’ai toujours senti qu’elle avait quelque chose contre moi, qu’elle ne m’aimait pas. Quand elle parlait aux filles, à la cour de récréation, et que j’essayais d’intégrer le groupe, elle leur demandait de changer de place. Un jour, elle a demandé un stylo rouge et je lui ai passé le mien. Elle m’a regardée, puis a regardé mon bras tendu et s’est tournée vers une autre fille et a pris le sien. « Je préfère un stylo de blanc », a-t-elle lancé. « Une phrase que je n’oublierai jamais ».

Radhouane D., un Tunisien âgé de 32 ans, nous a indiqué qu’il a perdu l’amour de sa vie à cause du racisme. « Ses parents m’ont refusé parce que je ne suis pas comme eux. Ils veulent un mari classique, blanc ».

La « schizophrénie » d’identité

Quand un tunisien veut décrire un étudiant étranger noir, il vous dira « Africain », comme s’il était un pur-sang Européen. Une opposition à la réalité qui traduit une « schizophrénie » d’identité. Une identité nébuleuse et incomprise, qu’on essaye de dissimuler.

Mais pourquoi le Tunisien refuse d’admettre ses racines africaines ?

Avant que ce ne soit un crime, il s’agit d’un phénomène social. Selon le sociologue Sami Nasr, ce phénomène provient de deux éléments : l’image de mépris et l’image type que le Tunisien voit à travers elle et se projette dans cette image.

Prenant compte de sa position géographique proche de l’Europe et de son histoire civilisationnelle, le Tunisien a tendance à se considérer comme supérieur et meilleur que les autres Africains, comme si il n’appartient pas à ce continent, nous explique Nasr.

« Durant les dernières années, on remarque que le Tunisien est perdu. Comme s’il cherchait son « soi ». Le Tunisien souffre d’un sérieux problème d’identité, d’ailleurs la violence qu’on observe dans nos rues tous les jours en est la résultante et prouve la gravité de la situation. Le racisme en découle.

Avant, les actes racistes étaient plus limités, mais là, aujourd’hui, c’est différent et c’est beaucoup plus complexe, ce qui a donné naissance à des pratiques violentes », a-t-il expliqué.

Sami Nasr a rassuré que le racisme en Tunisie n’est pas encore un phénomène. « Il faut traiter ce sujet avant qu’il ne devienne réellement un phénomène qui affecte la société tunisienne ».

I.B.

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