Les racines du mal…

Tribune | Mohamed Habib Salamouna – professeur de français à Tunis

francaisLes mauvais résultats en français de nos bacheliers dans la session principale du Bac 2016 sont édifiants à plus d’un titre. Ils viennent de percer l’abcès… une fois de plus. La piètre performance de nos élèves en français est un secret de polichinelle.

Les signaux d’alerte se sont multipliés depuis des années et ce à tous les niveaux d’enseignement. Bien entendu, les résultats du Bac (vu que les concours de la 6ème année primaire et de la 9ème année de base sont devenus facultatifs) captivent l’attention, mais les racines du mal qui ronge notre système éducatif remontent au primaire.

Les parents en savent quelque chose. Effarés, ils déplorent les copies farcies d’erreurs de leur progéniture et plaisantent (pour ne pas pleurer) sur cette grammaire « fumeuse » (le G.N, le G.V, le G.P, etc.) qui embrouille petits et grands. L

es instituteurs se lamentent sur les apprenants qui sont parvenus à « se hisser » en 5ème année primaire et qui continuent à ânonner les textes de lecture, voire à épeler les mots. L’opinion s’enflamme sur les conséquences désastreuses de la « méthode globale » d’apprentissage de la lecture.

De plus en plus d’élèves ont du mal à lire et à écrire correctement. Force est de constater que l’école échoue à enseigner correctement le français. En arrivant au collège, le mal est déjà fait. Le maillon faible (où la crise se noue) du processus éducatif dans notre pays, c’est l’école !

Ayant enseigné dans un collège, je peux confirmer que près d’un collégien sur deux n’a pas le niveau (eh oui !). Dans chaque classe, j’avais au moins dix élèves qui avaient très mal appris à lire. Quand ils écorchaient un mot, ils ne s’en apercevaient même pas. Ils avaient toutes les peines du monde à déchiffrer et à comprendre en même temps.

Pour simplifier la tâche, je leur demandais des phrases simples (Sujet-Verbe-Complément). Souvent, ils me rendaient une ou deux pages sans un seul signe de ponctuation, sans s’être souciés le moins du monde à se relire et à se corriger.

Quant aux autres élèves (qui n’appartiennent pas au groupe des « sinistrés »), ils faisaient leur chemin à la va comme je te pousse, écrivaient dans une langue émaillée de fautes, ponctuée à la diable, bourrée d’abréviations venues du « langage Facebook ».

Au lycée, je m’attendais à avoir des apprenants mieux « calés » en français. Mais, c’est la Bérézina ! Chaque année scolaire, j’assiste, démuni, à un délitement progressif. Les exercices de grammaire que je donnais, il y a six ans, sont devenus trop difficiles pour les apprenants que j’ai aujourd’hui.

Les élèves apprennent les règles, mais ne les appliquent pas. Où est le verbe ? Où est le sujet ? Ils s’en moquent comme d’une guigne ! Et les accents ? Ils n’en voient pas l’utilité ! L’appauvrissement du vocabulaires s’accentue à tel point que des mots comme « gain », « épicerie », « mensonge », « gai », « doué » sont devenus des termes savants que de plus en plus de jeunes lycéens ignorent.

« Un lexique trop mince rend plus difficile la lecture », écrit Alain Bentolila dans son article Apprentissage de la lecture publié dans Ortho magazine (mars 2006). Année après année, plus que la moitié des élèves qui entrent au lycée « maîtrisent mal » (c’est un euphémisme !) le français (écrit ou oral).

Ils sont condamnés à une scolarité difficile étant donné qu’au lycée (contrairement au collège) le français n’est plus langue étrangère mais langue seconde. Dernièrement, la Tunisie a régressé de trois places au classement international Pisa de l’OCDE, entre 2009 et 2013, passant de la 56ème à la 59ème position (sur 65).

L’enquête, réputée pour son sérieux, a mis en évidence des faiblesses criantes dans le domaine des langues notamment. Faut-il attribuer ce fiasco aux pratiques des enseignants ? A l’origine sociale ? A une évolution générale de la société où le français littéraire n’est plus de mise ?

Faut-il considérer les mauvais résultats de nos élèves comme une fatalité (« Mauvais » provient de l’étymon latin « Malum Fatum » = mauvais sort) ? Que faire pour vaincre le signe indien ? La dénonciation d’un système éducatif inapproprié (« parachuté ») , incohérent et inefficace n’est plus le fait du syndicat des enseignants.

Partout, on sonne le tocsin ! On veut mettre le holà à la dégringolade. A mon sens le ministère porte une lourde part de responsabilité dans la faillite du système éducatif (fruit d’une refonte « pédagogiste »).

En effet, le ministère de l’éducation persiste dans la stratégie de la « fuite en avant » en fixant des conditions de rachat de plus en plus souples et « permissives » (en témoigne la circulaire relative aux rachat des élèves de 1ère année secondaire cette année). Dans le primaire, le passage automatique d’un niveau scolaire à un autre tire vers le bas le niveau des classes et des études.

Notons aussi que l’incohérence de la politique linguistique actuelle (avatar d’une politique d’arabisation entamée par Mohamed Mzali au début des années 1980 et reconduite par Mohamed Charfi au début des années 1990) continue à soulever un tollé général chez les enseignants et chez les parents (le ministère, lui, continue à dormir sur ses lauriers, pardon, lauréats).

L’enseignement des disciplines scientifiques est dispensé en arabe jusqu’à la fin du collège, alors qu’au lycée, ces mêmes matières sont enseignées en langue française. Allez savoir pourquoi (comme disait la chanson) ! S’ensuit un problème de transition collège-secondaire complexe.

La confusion des langues, et la diglossie qu’elle engendre, est à l’origine des difficultés d’apprentissage des élèves, notamment dans les matières scientifiques. La question linguistique est une des questions sensible sur lesquelles ont achoppé les précédentes réformes de l’enseignement en Tunisie.

Tout le monde attend, avec un optimisme béat, la « Réforme en profondeur » promise par M. Neji Jalloul dans son Livre Blanc. Lui qui a reconnu, dans une interview télévisée, que « Les élèves tunisiens ne sont plus capables de s’exprimer correctement, ni en arabe ni dans les langues étrangères ».

C’est du joli ! Ajoutons à cela que le ministère pèche par autisme. Il est fort pour dresser un diagnostic. Mais pour proposer un remède… L’écrasante majorité des enseignants du primaire estime que, pour les élèves qui peinent à acquérir les bases, la seule solution qui vaille est un accompagnement personnalisé par un maître qui leur serait affecté.

« On sait que l’apprentissage de la langue passe par la situation de communication », rappelle Alain Bentolila, linguiste franco-algérien. Les écoliers ne parlent pas le français chez eux (ou mal). L’école ne peut pas compenser les lacunes familiales.

Calculez le temps qu’un instituteur passe à dialoguer individuellement avec ses élèves : il est infime ! Seulement, le ministère de l’éducation a toujours refusé de créer ces maîtres de soutien dans les classes, comme cela se fait dans les pays européens où la pratique fait merveille.

Par ailleurs, avouons-le, la langue de Molière reste l’une des plus difficiles au monde. Il faut au moins dix ans d’imprégnation pour la maîtriser. Or que fait le ministère ? Il choisit de diminuer les heures de français dans le primaire, au profit d’autres matières censées apporter aux enfants la culture qu’ils ne trouvent pas chez eux.

Résultat ? Ils apprennent moins vite et moins bien. Et d’autant moins que le ministère impose aux enseignants des méthodes pédagogiques qui ne sont pas toujours maîtrisées. Comme la disparition des leçons de grammaire systématique au profit de l’ORL (l’observation réfléchie de la langue) où l’instituteur part d’un texte pour proposer un cocktail d’exercices tous azimuts.

« Cela embrouille les élèves. On veut donner du sens à ce qu’ils apprennent, mais en fait on les noie », estime A. Bentolila. Quant à la qualité de la formation des enseignants, mieux vaut ne pas en parler ! Un énième chantier pur notre ministre de l’éducation.. (par Mohamed Habib Salamouna, prof de français).

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