« La culture n’a pas de frontières » : Ibrahim Letaief et les Journées Cinématographiques de Carthage

JCC 2016

Par Matthew Fullerton

Imaginées par le cinéaste Tunisien Tahar Cheriâa (1927-2010) et lancées officiellement en 1966 pour réunir le cinéma arabe et africain, les Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) ont une réputation bien établie pour briser les tabous : depuis 50 ans d’existence, elles sont une sorte de plateforme pour les réalisateurs qui leur sert à questionner, confronter leurs idées, s’unir contre la censure et encourager la liberté d’expression. Le festival est aussi le plus ancien du genre en Afrique et dans le monde Arabe. Son principal prix, le Tanit d’Or, a révélé plusieurs réalisateurs légendaires, dont Youssef Chahine (en 1970, pour l’ensemble de son œuvre dont Le Choix), Nouri Bouzid (en 1986 pour L’homme de cendres et en 2006 pour Making of ), et Merzak Allouache (en 1978 pour Les Aventures d’un héros et en 1996 pour Salut cousin!).

Le réalisateur Ibrahim Letaief (Cinecitta (2008), Hizz Ya Wizz (2013)) est l’actuel Directeur du festival. Dès la prise de ses fonctions en mai 2015, il s’est révélé un directeur déterminé, créatif et courageux : le quatrième jour de la 26ème édition des JCC à la fin novembre 2015, Tunis a été frappée par une attaque terroriste dans laquelle douze membres de la garde présidentielle ont été tués. Mais, les JCC persévérèrent. Le lendemain de la tragédie et malgré les menaces de sécurité et le couvre-feu, les cinéphiles Tunisiens ont fait la queue pour les projections de films et les autres événements organisés par le festival autour de la capitale. Le festival s’est achevé normalement et le Tanit d’Or fut remporté par le film marocain L’Orchestre des aveugles (2015) de Mohamed Mouftakir.

Depuis cette 26eme édition, le festival est devenu un évènement annuel, ce qui est une grande source de fierté pour M. Letaief.

Dans cette interview, Ibrahim Letaief donne un aperçu sur l’histoire, les réalisations et les défis des JCC, et plus particulièrement sur la prochaine édition, la 27ème, qui est également le cinquantième anniversaire du festival.

Pour commencer, je voudrais vous féliciter pour avoir été décoré, en mai 2016, Chevalier des Arts et des Lettres de la République Française. Quelle a été votre réaction face à cet honneur ?

Merci, ma réaction était la plus naturelle du monde : j’étais, et je suis, honoré et heureux de cette distinction. Cette décoration confirme mon statut de citoyen du monde et prouve bien que la culture n’a pas de frontières.

Malheureusement il y a des gens qui essayent d’éroder la valeur de votre décoration en la voyant comme «une récompense venant d’un pays colonisateur». A votre avis, d’où vient cette négativité ? Qu’est-ce que vous dites à ceux qui critiquent cet honneur qui vous a été rendu ?

Effectivement, malheureusement il y a, et il y aura toujours, des personnes qui vivent dans le passé. Ces critiques n’affectent en rien l’importance de cette décoration, venant d’un pays qui m’est si proche culturellement, et que d’autres compatriotes ont eu avant moi ! Ces détracteurs ne m’atteignent pas, bien au contraire, nous sommes en démocratie et chacun est libre de s’exprimer et d’émettre son opinion.

Pour répondre à votre deuxième question : je n’ai rien à leur dire.

ibrahim-letaief

En mai 2015, vous êtes devenu Directeur des Journées Cinématographiques de Carthage. Pourriez-vous expliquer l’importance du festival pour les cinémas arabes et africains? Comment se démarque-t-il des autres festivals arabes, comme ceux du Caire et de Dubaï ?

Notre festival est petit par les moyens mais grand par son histoire. L’un des plus beaux héritages que nous a confié feu Tahar Cheriâa perdure depuis 50 ans et a révélé des talents Arabes et Africains pour ne nommer que Youssef Chahine, Osman Sembène, Nouri Bouzid, Mohamed Malass ou Lakhdar Hamina et plus récemment Laila Bouzid.

Les JCC ont été le premier festival à réunir le cinéma arabe et africain, il donne la parole aux jeunes talents panafricains et arabes dans une totale liberté, et donne l’occasion à tous de voir des films qui ne sont pas forcément projetés dans d’autres pays.

Je tiens à ajouter que les JCC ne se passent pas uniquement dans les salles de la capitale, toute la Tunisie profite des projections grâce au programme «JCCcities» (projections et débats dans les régions) y compris dans les prisons avec «Les JCC dans les prisons».

De quelles réalisations des Journées êtes-vous particulièrement fier ?

Tout d’abord nous sommes fiers de la réussite de la 26ème session sachant le contexte et les conditions particulières par lesquelles les JCC sont passées.

Le fait d’avoir réussi à ce que les JCC soient devenues un événement annuel depuis 2015 est aussi une grande avancée.

Cette année, et pour la première fois le documentaire à rejoint la fiction dans toutes les sections confondues.

Fiers également d’avoir crée le «Prix Tahar Cheriâa» pour la première œuvre qui devient une section à part entière

Par ailleurs, durant la 26ème session nous avons relevé le défi, avec succès, de faire de «Carthage ciné promesse» une section compétitive à l’échelle internationale qui regroupe la fiction, le documentaire et l’animation.

La prochaine session, qui aura lieu du 28 octobre au 5 novembre 2016, sera le cinquantenaire. Comment fêteriez-vous cette étape importante et historique ?

De grandes festivités seront organisées la journée du 28 octobre pour célébrer le cinquantième anniversaire de l’existence des JCC et durant toute la semaine ce cinquantième sera à l’honneur.

Pour l’occasion et sans vouloir trop dévoiler le programme, il y aura bien évidement des projections de films, des hommages à certaines figures du cinéma arabe et africain, des expositions, des colloques et un grand concert.

Pour la première fois, et pour l’occasion, le festival crée sa propre production : 8 courts métrages intitulés «Raconte-moi tes JCC» où chacun racontera à sa manière l’histoire des JCC. Ces films seront projetés le 29 octobre, au lendemain de l’ouverture du festival.

Parlant de cette session du cinquantième anniversaire, vous avez dit qu’elle sera très importante, mais aussi délicate et difficile à cause de la polarisation entre ceux qui pensent qu’il faut revenir aux fondamentaux militants, indépendants, transgressifs, etc… des JCC, et ceux qui préfèrent élargir le champ et l’ouvrir aux autres cinémas. Depuis que vous êtes devenu directeur, comment avez-vous fait face à ce défi pour parvenir à trouver un équilibre ?

L’esprit du festival évolue chaque année grâce aux débats d’idées et divergences de point de vue, je ne suis pas médiateur mais comme vous l’avez dit, je suis Directeur du festival et ma mission première est la pérennité et le succès des JCC.

La promotion de l’expression artistique des jeunes est une cause importante pour vous. Comment attirez-vous l’intérêt des jeunes tunisiens, surtout ceux qui veulent devenir réalisateurs, scénaristes, etc… aux JCC ?

Le festival a depuis toujours été une pépinière pour de jeunes talents arabes et africains.

Beaucoup de grands réalisateurs ont émergés grâce à la «Compétition Court métrage» à l’instar d’Abderrahmane Sissako.

A travers la nouvelle section «Carthage Ciné Promesse» consacrée aux films d’écoles, les espaces d’échange créés pour les jeunes, les Workshop à thèmes, le programme des JCC dans les universités, les master classes organisés durant la semaine où différents corps de métier du cinéma sont abordés, la session Producer Network qui a pour but de favoriser le Networking des jeunes réalisateurs en recherche d’aide et de conseil, la compétition Takmil qui octroie une bourse d’aide à la finition, et la liste est encore longue…

Par le passé, vous aviez exprimé votre déception par la presse tunisienne. Qu’est-ce qui est à la source de cette relation conflictuelle? Comment sont vos relations avec la presse actuellement ?

De part ma formation en communication et information (CELSA), je ne peux que respecter tout ceux qui travaillent dans ce domaine difficile et souvent compliqué.

Je n’ai pas de conflit avec la presse tunisienne, il y a eu quelques fois des malentendus, ce qui est normal, on ne peut pas être d’accord avec tout le monde sur tous les sujets. J’ai une bonne relation avec mes confrères et amis journalistes.

Et ma dernière question : est-ce que vous travaillez sur un projet cinématographique présentement ?

Tout à fait, j’ai un projet de long métrage qui est en standby, pour le moment la priorité reste la réussite des JCC. Nous pourrons reparler de mon projet après le festival si vous le voulez.

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Source : Cette interview a été publiée en anglais sur le site Film International sous le titre : « Culture Has No Borders”: Ibrahim Letaief and The Carthage Film Festival« 

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