Kalthoum Kannou : La juge qui veut devenir présidente

Kalthoum Kannou : La juge qui veut devenir présidente

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Kalthoum Kennou, Perrine Massy |Webdo.tn
Kalthoum Kennou, Perrine Massy |Webdo.tn

PORTRAIT | La juge à la Cour de cassation Kalthoum Kannou a annoncé le 13 juillet dernier sa candidature à l’élection présidentielle. Travailleuse acharnée, connue pour son combat pour l’indépendance de la justice, cette femme de 55 ans s’est démarquée sous Ben Ali par sa persévérance et son insoumission face à la machine répressive du régime. Rencontre avec l’ex-présidente de l’Association des magistrats tunisiens.

Le rendez-vous a été fixé place de la Casbah, à Tunis, un matin de juillet. Il est 8h30 mais le soleil tape déjà fort : Kalthoum Kannou attend à l’ombre, petite femme souriante et droite dans son tailleur bleu marine.

Quelques jours plus tôt, le 13 juillet, la juge à la Cour de cassation, ancienne opposante à Ben Ali, infatigable militante pour l’indépendance de la justice, cyberactiviste et ex-présidente de l’Association des magistrats tunisiens (AMT), a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle. Une candidature « citoyenne », aime à rappeler cette femme de 55 ans, qui n’a jamais appartenu à un parti mais dont la longue expérience en tant qu’activiste lui a fait découvrir « les rouages et les micmacs » de la politique.

Kalthoum Kannou se dirige vers la médina : « Essayons de trouver un endroit pour discuter, n’importe où, tant que c’est calme ». Ses talons claquent sur les pavés et s’arrêtent devant le café El Mrabet, tout juste rouvert après deux ans de travaux. Un lieu mythique, à la fois marabout (un tombeau de saint), café et restaurant. « Je venais boire des cafés ici, lorsque j’étais étudiante », se souvient-elle en se hissant sur l’un des espaces surélevés couverts de nattes où l’on peut s’asseoir dans ce café traditionnel.

Contre le  « complot » des partis politiques 

La candidature de Kalthoum Kannou à l’élection présidentielle n’était pas vraiment prévue. Une partie de son entourage l’avait bien encouragée à se présenter, affirme-t-elle, mais ça ne lui « disait rien » : « Honnêtement, au départ, je me voyais plutôt candidate aux élections législatives. Je me disais que je serai plus utile là-bas », explique la juge.

Kalthoum Kannou a pourtant changé d’avis le 12 juillet au soir, en apprenant qu’Ennahdha avait décidé de proposer une candidature « consensuelle » pour les présidentielles.

« Je me suis dit : Mais c’est pas possible !, s’emporte-t-elle. On est en train d’établir les bases de la démocratie ou de reculer ? C’est contre la démocratie ça ! Contre le droit des électeurs de choisir leur président ! Alors j’ai repensé aux gens qui me poussaient à me présenter et je me suis dit qu’il fallait que je barre la route à cette proposition ! »

À la même période, une photographie circule sur les réseaux sociaux : celle des principaux responsables de partis politiques en train de dîner en compagnie de Jacob Walles,  l’ambassadeur américain à Tunis. « L’ambassadeur avait l’air de faire passer un message, comme si les partis politiques étaient tous entre ses mains. Ce n’est pas vraiment sain. Surtout pour moi qui ait toujours défendu notre souveraineté. »

Elle se déclare donc candidate le lendemain pour l’élection présidentielle, expliquant peu après sur Mosaïque FM vouloir mettre fin au « complot » des partis politiques contre le peuple.

Et l’ancienne présidente de l’AMT est sûre d’elle : « Je sais que j’ai les compétences. Nos hommes politiques actuels ne sont pas mieux que moi. »

« Pour moi, c’est aussi un message très fort à ceux qui voudraient faire régresser la société, qui voudraient nous retirer nos droits et nos acquis : Vous voulez que nous, les femmes, on retourne à la cuisine, à la maison ? Non, le monde extérieur nous appartient comme il appartient aux hommes ! », ajoute-t-elle.

Gérer le terrorisme autrement que par le « tout sécuritaire »

Mais quand il s’agit d’évoquer ce qu’elle ferait si elle était élue à la tete de l’État, Kalthoum Kannou se montre plus prudente, en particulier quand on l’interroge sur les affaires de sécurité et de défense nationale, qui comptent parmi les prérogatives du président de la République : « Je ne suis pas militaire, je ne peux pas connaître les détails, reconnaît-elle. Si je suis élue, il est certain que je serai entourée d’experts et de gens qui sont très compétents. »

Kalthoum Kannou préfère insister sur les causes socio-économique du problème :

« On ne peut pas résoudre le terrorisme uniquement par des moyens sécuritaires. Il faut d’abord trouver une solution pour les gens qui vivent dans les zones frontalières, là où sévit le terrorisme, et là où il y a une très grande misère et un grand désespoir qui poussent certains à aider les terroristes en échange d’argent. Si on développe ces régions, si on crée de l’emploi ils n’accepteront plus cette situation. Car une personne ne peut pas défendre un territoire dont elle se sent dépossédée, dont elle ne profite pas. »

Interrogée sur ce qu’elle pense de l’action du président de la République actuel Moncef Marzouki, l’ancienne présidente de l’AMT préfère ne pas se prononcer : « Le jour où il se présentera officiellement, je donnerai mon avis. »

Mais pour prétendre accéder à la magistrature suprême, la juge doit d’abord remplir les conditions d’éligibilité imposées par la loi électorale : c’est-à-dire disposer de 10 000 signatures de personnes inscrites sur les listes électorales, ou bien de 10 signatures d’élus à l’ANC.

En tant que candidate indépendante, Kalthoum Kannou ne peut compter sur les parrainages des députés. Elle a donc commencé sa collecte auprès des électeurs. Comme les 34 autres personnes qui ont pour l’instant déclaré leur candidature, elle a jusqu’au 22 septembre pour déposer son dossier.

« Jusqu’à maintenant j’ai reçu le soutien de beaucoup de gens très ordinaires, pas trop politisés. Beaucoup m’ont dit qu’ils comptaient boycotter les élections, mais que ma candidature leur avait redonné de l’espoir », assure-t-elle.

« Mais quand on est un candidat citoyen, sans machine partisane et réseau solide derrière soi, c’est très dur de récolter les 10 000 signatures, admet-elle. Ça demande énormément de travail. »

Une activiste professionnelle 

Mais le travail ne fait pas peur à Kalthoum Kannou. « Le travail, c’est sacré », assène cette perfectionniste, qui s’est acharnée pendant des années à concilier vie professionnelle et activisme, « parce qu’il n’y a pas de raison que le justiciable paye pour [ses] choix ».

Le parcours militant de Kalthoum Kannou commence en 1981. Elle a alors 22 ans, entre à la faculté de droit et intègre l’Union générale des étudiants tunisiens (Uget).

« Le syndicalisme est quelque chose d’hérité chez moi », explique la magistrate. Née à Tunis d’une famille originaire des îles Kerkennah, qu’elle décrit comme « une famille politisée mais pas partisane », Kalthoum Kannou est en effet la fille d’un syndicaliste militant de la première heure au sein de l’UGTT.

À l’université, entre les cours, le syndicalisme et le travail – « je travaillais depuis le bac car j’ai toujours voulu etre indépendante matériellement » –, Kalthoum Kannou « tarde un peu » à avoir son diplôme : elle passe sa licence en droit en 1988 et obtient dans la foulée le concours de la magistrature.

À l’époque, l’Association des magistrats tunisiens n’existe pas encore. La seule structure similaire, l’Association des jeunes magistrats, trop insoumise aux yeux du pouvoir, a été dissoute sur décision de Bourguiba en 1985.

Mais lors la création de l’AMT, en 1990, Kalthoum Kannou reste en retrait, et se contente d’observer : « J’étais un peu méfiante. »

Indomptable face à la machine à soumettre du régime

Jusqu’au jour où, en 1999, deux de ses collègues magistrats débarquent à l’improviste dans son bureau, un formulaire à la main : ils veulent qu’elle se présente pour devenir membre du bureau exécutif de l’association, dont le bureau sortant était jusque-là aux ordres du pouvoir. La magistrate se laisse convaincre et se retrouve élue au sein du bureau à la grande majorité des voix.

Immédiatement, Ben Ali envoie son ministre de la Justice lui parler : il veut la convaincre de devenir la présidente de l’association, et lui propose son « aide ». Kalthoum Kannou refuse et lui répond, ferme : « Je ne serai jamais la porte-parole du ministère. »

« C’est à ce moment-là que j’ai commencé à avoir des problèmes avec le régime », raconte-t-elle en riant.

Pressions, menaces, mutations arbitraires, le régime de Ben Ali tentera pendant plus de 10 ans d’écraser la dérangeante Kalthoum Kannou.

En 2005, le pouvoir fomente un « putsch » contre l’AMT, dont la magistrate est alors secrétaire générale : le bureau exécutif est remplacé par un autre, totalement acquis au régime. Avec ses collègues, Kalthoum Kannou signe un communiqué pour protester et réclame une justice indépendante. Première « punition », première mutation arbitraire : on l’envoie travailler à Kairouan.

Mais l’opposante ne se tait pas. Sur Facebook, sous le pseudo « Rabiaa mesk ellil », elle s’attaque à Ben Ali et sa clique. Son combat pour une justice indépendante rencontre de plus en plus d’échos à l’international, et elle devient en 2010 commissaire à la Commission internationale de juristes (CIJ).

Kalthoum Kannou subit une deuxième mutation arbitraire en 2010. Son tort est alors d’avoir émis un mandat d’amener contre Moez Trabelsi, le neveu de Leila Trabeilsi, et d’avoir cherché à auditionner comme témoin le président de la chambre des députés Foued Mebazaa, qui deviendra juste après la révolution président de la République par intérim.

À l’époque, la magistrate est juge d’instruction. Or, la loi prévoit qu’un juge d’instruction ne peut etre dessaisi d’une affaire. Le seul moyen de ce débarrasser de cette magistrate encombrante et d’enterrer ces affaires embarrassantes est donc de l’éloigner, et cette fois encore plus loin de la capitale, à 450 kilomètres au sud-ouest, à Tozeur.

« Je les ai embêtés pendant des années ! Je les ai em-be-tés ! », jubile Kalthoum Kannou d’un air ravi.

Le 14-Janvier de Kannou

Quand arrive la révolution, c’est l’euphorie mêlée d’inquiétude pour Kalthoum Kannou. Dès les premières protestations qui suivent l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010, la juge a une certitude : « C’était fini pour Ben Ali ». Les événements s’emballent, et tandis que les magistrats du bureau « putschiste » de l’AMT se rangent du côté du pouvoir, Kalthoum Kannou signe le 11 janvier 2011 un communiqué condamnant au contraire les tirs à balles réelles sur les manifestants.

« Il fallait choisir son camp », raconte-t-elle.

Le 14 janvier 2011, elle décide de se rendre sur l’avenue Bourguiba à Tunis pour manifester : « À deux heures du matin, j’étais à Tozeur, chez moi. J’ai réveillé mes deux garçons, et je leur ai dit : On monte à Tunis. » Kalthoum Kannou prend deux valises, une couverture pour ses deux fils à peine réveillés, les installe à l’arrière de sa voiture et conduit sans s’arreter jusqu’à Tunis.

« C’était le couvre-feu, il y avait l’armée, des barrages de pneus en flammes… C’est incroyable ce que j’ai vu cette nuit là ! », se souvient-elle. Avant 10 heures du matin, Kalthoum Kannou est devant le ministère de l’Intérieur avec ses enfants. « L’accueil qu’on a reçu était magnifique, car pour les gens c’était un message très significatif que la justice soit avec eux, dans la rue », raconte-t-elle.

Tout cela, Kalthoum Kannou l’évoque d’un ton fier mais jamais arrogant. Elle s’emporte, s’enthousiasme comme si elle y était, se laissant parfois emporter : la juge peut parler trente minutes sans s’interrompre. Elle en oublie même de boire sa citronnade.

Ni regrets, ni culpabilité : « Si c’était à refaire, je le referais. »

Kalthoum Kannou se confie également sans grande hésitation sur sa vie privée, que sa boulimie de travail, son activisme et les pressions du pouvoir ont parfois rendu chaotique.

« J’ai eu beaucoup de problèmes par rapport à mes enfants », admet la magistrate, mère d’une fille de 23 ans et de deux garçons de 19 et 16 ans qu’elle a élevés seule pendant plusieurs années. « J’étais divorcée, et quand on a quitté Tunis à cause des mutations, ça les a éloigné de leur père, et ça les a beaucoup touché parce qu’ils étaient encore jeunes, raconte-t-elle. Ils sentaient aussi que j’avais peur, que j’étais  »punie » par le régime, et ils se sentaient un peu étouffés par ce cadre-là. »

Si Kalthoum Kannou est parvenu à mener plusieurs vies à la fois, c’est aussi parce qu’elle se repose rarement. Debout avant l’aube, elle travaille ses dossiers dès 5 heures du matin, pendant que les repas de ses enfants pour la journée sont sur le feu.

« Bon, c’est vrai que j’ai toujours été perdante sur le plan matériel et de la santé, reconnaît-elle. Mais d’un autre côté j’étais gagnante, parce que je sentais que je faisais quelque chose qui avait de l’importance. »

La révolution n’a évidemment pas mis fin aux activités militantes de Kalthoum Kannou. Élue à la présidence de l’AMT en 2011, elle a défendu bec et ongles la consécration de l’indépendance de la justice, le combat de sa vie, dans la constitution.

Aujourd’hui qu’elle n’est plus présidente de l’AMT – elle ne s’est pas représentée en 2013, « par souci d’alternance », laissant la place à Raoudha Karafi –, la candidature à la présidentielle est comme un défi supplémentaire qui ne semble pas l’intimider.

Après l’interview, retour sur la place de la Casbah, pour une séance photo express – Kalthoum Kannou est pressée, comme toujours. Sur le chemin qui la ramène du café El Mrabet, plusieurs passants l’interpellent, la saluent avec respect et lui disent qu’ils soutiennent sa candidature. « Vous voyez ! », s’exclame-t-elle, satisfaite !

Pour la photo, elle prend la pose, en mode « présidentiable », sans hésiter. Clic, clac. « Je vous ramène au centre-ville ? » La juge passe avec une aisance déconcertante de la représentation à la spontanéité.

Dans la chaleur étouffante du parking souterrainde la place du gouvernement, elle mettra 30 minutes à retrouver sa voiture. Kalthoum Kannou l’hyperactive a oublié où elle l’avait garée, et le lieu est un vrai labyrinthe : « Pourtant on ne peut pas la louper, elle est verte avec une portière blanche ! J’ai changé la portière et je n’ai pas eu le temps de faire repeindre. Ça ne fait pas très sérieux mais je m’en fiche ! »

Toujours débordée, elle va rejoindre une amie activiste libyenne, qui a fui en urgence la violence de son pays par le passage frontalier de Ras Jedir, et l’attend devant le théâtre municipal de Tunis. Kalthoum Kannou ne sait pas trop ce qu’elle peut faire pour elle, mais elle fonce. Un programme chargé l’attend pour le reste de la journée : une émission de radio, des rendez-vous de travail, des activités associatives.

Mais Kalthoum Kannou n’est jamais fatiguée : « La lutte continue ! »

CHRONOLOGIE 

  • 1959 : Naissance à Tunis
  • 1981 : Entre à la faculté de droit
  • 1989 : Débute sa carrière dans la magistrature
  • 1999 : Entre au bureau de l’Association tunisienne des magistrats
  • 2001 : Nommée juge à la Cour d’appel de Tunis
  • 2005 : Devient secrétaire générale de l’AMT, mutée comme juge d’instruction à Kairouan après le « putsch » contre l’association
  • 2010 : Mutation comme juge d’instruction à Tozeur
  • 2011 : Devient présidente de l’AMT
  • 2012 : Nommée juge à la Cour de cassation à Tunis
  • 2013 : Quitte la présidence de l’AMT
  • 2014 : Se présente à l’élection présidentielle

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